Short Story: La chute d’Icare

 

                                                        


par Robert Laplante

De tous les cold cases de l’histoire policière américaine, celui de l’assassinat d’Elizabeth Short alias le Dahlia noir reste sans doute un de ceux, sinon celui, qui a le plus marqué l’inconscient culturel américain.

Il faut dire que ce sordide meurtre avait tout pour marquer l’imaginaire populaire. Une jolie fille qui rêve de devenir une vedette du grand écran et qui se fait démembrer dans une cité des anges sombre, beaucoup plus sombre que ne le laissent présumer ses paillettes scintillantes et son réconfortant soleil omniprésent.

Enquête policière ou non, résolue l’affaire du Dahlia noir est surnommée ainsi par le Los Angeles Herald Examiner en référence au film le Dahlia bleu. Un film noir mettant en vedette la sensuelle Veronika Lake qui racontait les efforts d’un soldat fraîchement démobilisé pour prouver son innocence suite à la mort mystérieuse de sa femme. Le long-métrage de Georges Marshall était sorti quelques mois avant le triste événement.

Depuis ce 15 janvier 1942, le destin d’Elizabeth Short, digne des plus cruelles tragédies, ne cesse d’inspirer cinéastes, documentaristes, musiciens, historiens, journalistes, scénaristes, écrivains dont; James Ellroy ainsi que certains bédéistes.

                                                       


Il faut dire que l’histoire de ce meurtre et particulièrement fascinante. Plus d’une cinquantaine de personnes avouèrent être à l’origine de son décès. Plusieurs personnalités furent soupçonnées, dont le célèbre mafieux Bugsy Siegel, le géant du 7art, le mythique Orson Welles et la légende de la chanson Woodie Guthrie. Deux tueurs en série furent envisagés comme coupables : le Cleveland Torso Murderer et William George Heirens, présumé auteur des Lipstick Murder de Chicago. Pourtant, personne ne fut jamais accusé. Bref, de quoi offrir un terrain de jeu fabuleux pour toutes les spéculations possibles et inimaginables, embrouillant encore plus une investigation déjà diablement compliquée.

                                                   


Run et Florent Maudoux s’y sont aussi intéressés. Mais au lieu de méditer, ils ont décidé de reprendre l’enquête à partir des notes des policiers, des procès-verbaux des interrogatoires et des articles journalistiques publiés dans les journaux de l’époque. A Short Story c’est donc l’histoire de cette Bostonnaise qui voulait s’envoler et toucher le soleil comme jadis le fit Icare. Et tel le fils de Dédale, elle s’effondra après que l’astre du jour ait brûlé ses ailes trop fragiles.

Reportage journalistique ou documentaire, vous choisirez le terme que vous prisez le mieux. La bande dessinée de Run et Maudoux reconstitue fidèlement son histoire en ne se basant que sur les faits. «Just the facts ma’am» comme disait jadis Joe Friday dans la série télé des années 50 Dragnet. Même si on est de moins en moins sûr qu’il l’ait vraiment dit. Mais existe-t-il une autre façon de raconter cette sombre histoire faite d’espoirs déçus, de pathétique déchéance, de tristesse, de misère et de mensonges?

                                       


Même si le tandem ne s’en tient qu’aux faits, il se permet quand même un peu de spéculation plausible quand vient le temps de reconstituer ses dernières heures, particulièrement imprécises et constituées de témoignages plus approximatifs et quelques fois contradictoires.

Le résultat est une intéressante bande dessinée qui tente de faire la lumière sur le plus mythique fait-divers judiciaire américain. Une bande dessinée qui se lit comme un rapport d’enquête policière, un compte-rendu journalistique ou une étude historique. Parce qu’ici nous ne sommes pas dans une fiction à la James Ellroy. Exit les libertés créatrices, les entourloupettes scénaristiques, les rebondissements haletants, les coups de théâtre retentissants, les personnages tranchés et les analyses psychologiques. Just the facts ma’am! Just the facts!

                                           


Un choix qui est à la fois son importante force ainsi que sa faiblesse. Parce qu’il faut le reconnaître, sa lecture demande beaucoup d’attention. Ce n’est pas une bande dessinée qu’on lit d’un bout à l’autre d’une seule traite. L’ensemble est un peu froid même s’il est passionnant. Nous avons l’impression de moins connaître les personnages, de moins nous y identifier. Comme s’il nous manquait un lien émotif nous attachant à eux. Même si ce duo choisit intelligemment certains moments de sa vie, même s’il les présente avec des textes riches et éclairants, même si le dossier final, qui fait le point sur l’enquête policière et sur les coupables potentiels, est particulièrement captivant.

Une bande dessinée un peu froide, mais fort bien racontée qui nous entraîne dans une méticuleuse enquête journalistique, historique et policière. Parce que j’aime aussi ce genre de bouquin moins émotif, plus analytique, mais tout aussi passionnant qu’un bon roman, un bon film ou une excellente bande dessinée.

Run, Florent Maudoux, A Short Story, La véritable histoire du Dahlia noir, Rue De Sèvres.

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