La Reine de Babylone : Les enfers de Corto.

 

                                                         


Par Robert Laplante

Je l’attendais avec empressement ce deuxième opus de la nouvelle mouture de Corto Maltese. J’étais impatient parce que le premier, Océan Noir, m’avait particulièrement séduit. En situant Corto dans notre contemporanéité, les bédéistes m’avaient agréablement surpris. Jamais je n’aurais cru que le gentilhomme de fortune par excellence pouvait être à l’aise dans une époque aussi dénuée de romantisme, de magie et de mystère que la nôtre.

Je faisais partie de ceux qui s' imaginaient que le Maltais n’avait plus sa place dans nos sociétés modernes. Pourtant ; Océan Noir m’a prouvé que Corto, même en ces temps où les héros romantiques n’ont plus la cote, gardait toujours son magnétisme hypnotique. Alors oui, j’avais hâte de le lire, même s’il n’est pas aussi solide que son prédécesseur.

                                  


Automne 2002. Alors que le tonitruant bruit des bottes des militaires, qui s’apprêtent à envahir l’Irak, résonne un peu partout en Occident, les contrebandiers d’armes, eux, se payent du bon temps à Venise. De quoi attirer tous les pirates de la terre, qui rêve d’argent dans la cité des Doges. Corto, sa partenaire Semira et ses Bosniaques y sont aussi et pour les mêmes raisons que les autres pirates. Mais eux, ils ont déjà leur objectif : le yacht d’un trafiquant amarré près de la Serenissima et gorgé de fric.

Une opération tout ce qu’il y a de plus simple et de plus facile. Mais voilà que rien n’est jamais cohérent dans la vie de Corto, et rapidement tout part en vrille. Comme à son habitude, le fils de La niña de Gibraltar va se retrouver mêlé à une histoire aux multiples rebondissements, rythmée par la mort, la trahison et les vaines promesses de richesse. De Venise à l’Irak en passant par les Balkans et la Turquie, le dernier des héros romantiques se frottera aux côtés les plus sombres de l’âme humaine.

Précisons d’emblée, que contrairement a beaucoup d’admirateurs, j’aime la vision que Vivès, propose de Corto. Un univers où l’auteur du Chemisier me semble particulièrement à l’aise. Pour ce nouveau tome, le bédéiste métisse encore avec succès sa signature et les grandes idées graphiques d’Hugo Pratt.

                                            


Bien sûr nous pourrions lui reprocher de ne pas faire un Corto classique. Mais c’est justement l’intérêt de cette récente mouture. Juan Diaz Canales et Rubén Pellejero s’occupent déjà très bien du Corto traditionnel. Une autre version trop « prattienne » n’aurait rien apporté de nouveau. Alors que la proposition de Vivès et Quenehen, insuffle un vent actuel, à la création de Pratt sans pourtant la dénaturer. Indispensable à sa pertinence et son actualité. Le Maltese de Pratt aurait sans doute étouffé dans notre monde, si différent de celui qu’il habitait quand le dessinateur italien l’a créé. Alors que ce nouveau Corto s’y moule parfaitement.

S’il y a un bémol dans cette Reine de Babylone, c’est peut-être le scénario de Martin Quenehen un peu moins solide que le précédent. Non pas qu’il ne maîtrise pas l’aventure, mais j’ai trouvé que l’intrigue y était moins développée et qu’il y tournait les coins ronds. Comme s’il s’était embarqué dans une histoire trop longue pour le nombre de pages prévu.

Avec le résultat que la fin est précipitée. Les petits cailloux qu’il avait semés intelligemment tout au long des cases, autant d’indices pour nous guider, ont été peu à peu abandonnés pour nous conduire sur un terrain qu’il n’avait pas préparé. Alors que nous nous attendions à une vengeance romantique, le scénariste nous offre un pillage d’antiquités irakiennes et une quête du trésor d’Alexandre le Grand qui auraient mérité un album au complet et non pas quelques pages.

                                             


J’adore quand un bédéiste me surprend et qu’il m’amène, sans que je ne m’en aperçoive, sur des sentiers que je n’avais pas prévus. Mais ici je me suis retrouvé déstabilisé en Irak sans vraiment m’y préparer. Un peu comme Corto quoi.

Et puis il y a cette absence de poésie qui m’a légèrement étonné. L’ancien étudiant de l’école hébraïque de La Valette et de Cordoue semble beaucoup plus sérieux, plus dramatique et moins détaché que dans ses aventures précédentes. Un Corto, loin de sa délicieuse ironie, véritable rempart contre la folie d’un monde ambiant qui n’arrête pas de le décevoir.

Mais ce n’est rien comparé au plaisir que j’ai eu à le côtoyer encore une fois. Je suis certain que vous en aurez autant que moi.

Martin Quenehen, Bastien Vivès d’après Hugo Pratt. Corto Maltese, La Reine de Babylone, Casterman.

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