Slava tome 2 : Arnaque à la russe

                                                      


Par Robert Laplante

Y’a-t-il quelque chose de plus réjouissant que de voir un arnaqueur se faire arnaquer ? Je ne sais pas pour vous, j’adore voir ces petits malfrats sans noblesse se faire piéger. Curieusement, je trouve aussi fascinant de les voir élaborer avec la précision d’un horloger la mécanique de leurs arnaques… et quelques fois de leur chute.

                                      


Prenez comme exemple : Dimitri Lavrine le roi de la petite astuce. Il a toujours eu l’intelligence, la modestie ou encore la prudence de se tenir loin des grosses magouilles faites par les requins de l’embrouille qui sont moins rigolos que lui.

                                   


Avec son copain, le peintre désabusé Slava Segalov, qui a troqué ses pinceaux pour les promesses de la richesse rapide, le combinard rondouillard pille les vestiges de la Russie soviétique. Deux pieds nickelés à la recherche de tout ce qui pourrait intéresser leurs clients, qui profitent du chaos économique suivant la fin du paradis des travailleurs. Ces Russes nouvellement riches, imbus d’eux-mêmes et majestueusement fats qui ne savent pas toujours la véritable valeur de la pacotille qu’ils leurs refilent. Les pigeons parfaits quoi !

Enfin ça marchait bien leurs affaires. Ça baignait dans l’huile jusqu’au moment où ils s’intéressent à la vente du matériel d’une mine, encore en activité, mais abandonnée par l’État qui n’a plus un rond. Nos deux partenaires dans le crime espèrent, grâce à la naïveté des mineurs, se faire un maximum de blé. Ce qui devrait être aussi facile que de voler une sucette à un bébé.

Hélas, il y a toujours des hics. Aussitôt, la petite anarque de Lavrine tourne en un Waterloo monumental. Non seulement, il s’embrouille avec son seul et unique ami Slava, qui tout à coup se pose des questions éthiques, mais en plus, il subit les foudres d’un de ses commanditaires Troubetskoï, un triste sire plus que douteux, à qui il doit beaucoup, mais vraiment beaucoup, d’argent. Terré dans un petit village perdu au bout du monde, Lavrine rêve de remonter une autre escroquerie, et qui sait de mener à bien celle de cette fichue mine. Il faut bien finir ce qu’on a commencé.

Deuxième tome de Slava, une des séries les plus désopilantes des dernières années, Les nouveaux Russes est à la hauteur des promesses du premier tome. C’est une bande dessinée de Pierre-Henry Gomont, un des auteurs les plus intéressants du moment, et qui dit Gomont, dit réussite. Pas faux parce que Gomont me surprend à chaque nouvelle parution.

Tout comme dans le premier tome, le bédéiste propose un scénario jouissif où tout dérape rapidement et se transforme en une irrésistible catastrophe hilarante. Si sur papier l’embrouille de Lavrine et de Slava semblait parfaite, on peut dire que dans la réalité ce fut une autre paire de manches. C’est que le tandem n’avait pas pris en compte le hasard. Celui-là qui vient brouiller les eaux tranquilles d’une arnaque qui semblait tellement facile à réaliser, que c’en était gênant.

Comme dans une absurde comédie de boulevard, les deux arnaqueurs aux yeux plus gros que la panse sont rapidement prisonniers d’une tempête indomptable. Manifestement il a beau avoir plusieurs arnaques derrière la cravate le Lavrine, ici il ne contrôle plus rien.

Avec son trait rythmé et nerveux, comme s’il l’avait trempé dans un triple espresso, son humour aussi décalé que désabusé et son cynisme désopilant, Gomont nous entraîne dans les pas de ces deux arnaqueurs que j’ai fini par aimer. Même si je ne leur serrerais jamais la main, de peur de me faire voler un doigt.

Parce qu’à la différence de Troubetskoï et des autres combinards de haut vol, dont l’État lui-même, qui croisent leur chemin, Slava et Lavrine ressemblent beaucoup à ces Russes trahis par les promesses non tenues du communisme et par les mirages mensongers de l’économie de marché. Ces abandonnés en plein maelström financier, aux volontés et aux désirs de ces richards à la morale douteuse qui ont depuis longtemps appliqué la célèbre tirade d’Eli Wallach dans Les 7 mercenaires de John Sturges. Vous savez quand son personnage Calvera dit le plus sérieusement du monde « si Dieu ne les avait pas voulus tondus, il ne les aurait pas faits moutons. » Ils les tondent et avec le sourire en plus. Même si quand on y pense bien, les Russes de Gomont sont aussi un peu magouilleurs et très intenses.

Encore une fois, Gomont m’a beaucoup amusé et j’ai bien hâte de voir la suite de cette arnaque russe.

Pierre-Henry Gomont, Slava, tome 2 Les nouveaux Russes, Dargaud

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