Chasseurs de trésors : Les aventuriers du patrimoine religieux presque perdu.
Par Robert Laplante
Le 30 novembre dernier, l’annonce de la fermeture hivernale de l’église Notre-Dame-des-Victoires, un bâtiment emblématique et patrimonial de la place Royale à Québec, a temporairement mis en évidence la disparition de notre héritage religieux.
Bien sûr, on parle souvent du patrimoine religieux et on s’interroge sur son abandon, sa vente ou sa destruction. Cependant, on ne fait pas grand-chose pour y remédier, en particulier de la part de nos institutions gouvernementales.
Si, en tant que collectivité, nous ne faisons preuve d’aucune sensibilité pour l’avenir de nos édifices religieux, c’est encore pire lorsque vient le temps de sauver les objets de culte, comme des crucifix, des statues, des vitraux ou des chemins de croix, qui s’y trouvent.
Bien sûr, je dramatise un peu. Ce n’est pas entièrement faux, mais heureusement, il y a des organisations historiques, des bénévoles, des résidents, des passionnés de patrimoine et des collectionneurs qui s’intéressent à ces endroits et qui se battent comme des diables dans l’eau bénite pour les sauver.
Il est indéniable que l’intérêt pour ces objets de dévotion n’est pas universel. Le destin de ces artefacts après la fermeture d’une église demeure largement méconnu. Cependant, grâce à Isabelle Lareau et Francis Desharnais, qui viennent de terminer Chasseurs de reportages — une bande dessinée captivante publiée par Les Éditions de la Pastèque —, les curieux pourront en apprendre davantage sur ce sujet.
Si la grande majorité des Québécois, dont moi, n’était pas sensibilisée au sort de ce patrimoine religieux, Isabelle Lareau ne l’était pas non plus. C’est grâce à une amie, dont le père était un de ces collectionneurs, qu’elle a pris conscience de la situation floue dans laquelle il se trouvait. « Sans eux, ce patrimoine serait probablement disparu », explique-t-elle. Disparu ou dispersé un peu partout par monts et par vaux. « Et s’ils s’y sont intéressés, ce n’est pas tant pour une question religieuse que pour une question historique. Ils sont attachés à notre histoire. » Le sujet la titille assez pour lui donner le goût d’en faire un reportage.
C’est opportun, étudiante en journalisme, elle doit rédiger un reportage. Pourquoi ne pas l’écrire sur ce patrimoine délaissé ? Cela donnera lieu à un article de cinq pages qui mettra l’accent sur les « pickers, » c’est-à-dire sur les personnes qui achètent à bas prix des articles religieux qu’elles revendent ensuite illégalement à des collectionneurs. Ce reportage se transformera éventuellement en bande dessinée.
« À vrai dire je n’avais pas pensé à la bande dessinée, avoue-t-elle. C’est la Pastèque qui m’a suggéré d’en faire une. » La Pastèque, à qui elle avait envoyé une copie du reportage avec l’espoir, sans doute, d’être publié « La maison d’édition m’a encouragé à en faire une bédé, elle m’a même proposé Francis Desharnais pour l’illustrer. » Ajoute-t-elle.
« Le défi me parlait. J’ai toujours aimé la bédé reportage, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en faire », renchérit le créateur de l’excellente Petite Russie. Sans compter qu’il s’intéresse depuis toujours à l’histoire de l’art et du Québec, deux aspects au cœur du projet Chasseurs de trésors. « La bédé m’offrait aussi la possibilité de dessiner beaucoup de lieux, d’églises et d’objets religieux, de faire progresser mon dessin » et d’explorer un aspect réaliste qu’on voyait moins dans ses autres productions. Un réalisme qui, toutefois, garde le dynamisme, le rythme et les grandes qualités de sa signature.
Alors qu’un dessinateur hyperréaliste aurait pu faire une œuvre plus froide, Francis Desharnais, lui, propose un patrimoine accessible, présent dans le quotidien des gens et qui reflète la connexion émotive qui nous lie à lui. « Je l’ai connu, ce patrimoine, même si je ne suis ni pratiquant ni croyant. Je l’ai connu par mes grands-parents, en allant dans des églises ou dans des musées, comme celui du Monastère des Augustines. On voulait lui redonner ses lettres de noblesse. » Même si, quelques fois, il peut nous apparaître vaguement kitsch, bas de gamme, encombrant, fabriqué en série, avec des matériaux moins nobles ou en plâtre.
Si Francis Desharnais a dû se réinventer un peu, en adoptant un style plus réaliste, tout en gardant sa griffe, il en est de même pour Isabelle Lareau, qui n’avait jamais concocté de scénario de bande dessinée. Elle a dû apprendre à penser en termes d’images et à transformer un reportage de cinq pages en une bande dessinée de 155 pages. « J’ai dû retourner sur le terrain, reprendre l’enquête, interviewer des personnes que je n’avais pas rencontrées pour la mouture originale, faire d’autres recherches, prendre des photos pour alimenter Francis, apprendre à écrire au je et surtout laisser de la place à l’émotion et aux sentiments » confie-t-elle. Tout en respectant les faits et la rigueur journalistique.
Une chance, elle pouvait compter sur Francis Desharnais comme « coach » en bédé. « Le scénario n’était pas un scénario typique de bande dessinée, avec ses indications sur les angles de vue, l’action et les dialogues. » Et c’est tant mieux parce qu’il lui donnait une très grande liberté pour la mise en scène et la mise en page. « Je m’y connais plus en bédé qu’en recherche journalistique, alors que, pour Isabelle, c’est le contraire. C’est sur nos forces respectives que s’est construite notre collaboration. » Une collaboration qui a produit une bande dessinée surprenante où on apprend beaucoup.
Peut-être que Chasseurs de trésors réussira à nous faire apprécier à nouveau ce patrimoine qui est devenu si familier qu’on ne le remarque même plus. « C’est une pierre de plus pour aider ceux qui travaillent sur sa protection », conclue avec philosophie Francis Desharnais.
En tout cas, pour moi, amoureux du patrimoine, elle l’aura fait. Lors de ma prochaine visite dans une église, je regarderai attentivement l’intérieur pour découvrir tous ces petits trésors symboliques qui m’ont accompagné depuis toujours.
Isabelle Lareau, Francis Desharnais, Chasseurs de trésors, Éditions de la Pastèque.
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