Nécronomickey : La malédiction des Faramine.
Par Robert Laplante
Noël, c’est l’amour, chantait Luis Mariano… ou Tino Rossi, je ne sais plus. À moins que ce ne soit les deux, mais pas en duo, ça j’en mettrais ma main au feu. Alors oui, Noël, c’est l’amour.
Cependant, ce n’est pas seulement cela. Noël, ça peut être aussi de l’humour, de l’aventure et de l’horreur. Surtout lorsqu’on y convie Corto Maltese et Nyarlathotep, le chaos ambulant. Finalement, pas tout à fait les véritables Corto et Nyarlathotep, mais les versions révisées par Bastien Vivès et Martin Quenehen d’un côté, et Philippe Foerster de l’autre. Afin de célébrer la Nativité dans l’horreur, l’humour et l’aventure, je vous recommande chaudement ces deux excellentes bandes dessinées.
Petit papa Nyarlathotep
Il est indéniable que Lovecraft est un conteur d’horreur hors pair. Il fait partie des meilleurs. Ses récits cauchemardesques ont effrayé plusieurs personnes, dont moi. Cependant, en ce qui concerne l’humour, il faut admettre qu’il n’en contient pas beaucoup. Toutefois, ce constat est trompeur, car, selon Philippe Foerster, un de mes illustrateurs favoris, cet univers recèle un potentiel comique grand-guignolesque qui devrait plaire aux amateurs d’humour noir.
Dès ses débuts dans Fluide Glacial, j’ai toujours décelé dans ses récits un parfum lovecraftien mêlé à des délires humoristiques à la Monty Python. Quand le quotidien dérape et laisse place aux absurdités les plus délirantes, cela me procure un grand plaisir.
Dans Nécronomickey, le livre des destins maudits, l’auteur, Foerster, s’engage dans l’étude approfondie du célèbre Necronomicon, le manuscrit maléfique d’Abdul al-Hazred, l’Arabe fou, considéré comme l’âme de l’univers des Grands Anciens. Ce prétexte fantastique permet à Foerster de nous conter, en onze chapitres, une introduction et une conclusion, le tragique sort réservé à la dynastie des Faramine, une famille hantée par un destin fatal, contrainte de faire face aux horreurs incarnées par les créatures décrites par l’écrivain rhodien.
À la manière des Tales From the Crypt, le bédéiste raconte avec un plaisir évident la tragique, mais combien amusante, destinée des Faramine. Cette malédiction infâme ne leur laisse aucun répit, leur imposant un sort funeste qui semble s’acharner à être original dans sa méchanceté. Une impitoyable fatalité sans concession, inspirée par Lovecraft et Edgar Allan Poe.
Cette famille de perdants, à la fois cocasse et insensée, ne correspond pas tout à fait à mon souvenir des Foerster, ces personnages hauts en couleur que j’ai tant appréciés dans Fluide Glacial. Leur humour débridé, leur dialogue savoureux et leur dessin nerveux, grotesque, bordant sur la caricature donnaient vie à des histoires angoissantes qui se transformaient en des comédies horrifiques hilarantes.
Je n’avais pas lu ses nouvelles parutions depuis un moment. Même si j’appréciais toujours ses anciens albums, il était sorti de mon radar BD depuis que je lisais moins la revue fondée par Gotlib. J’avais des appréhensions en ouvrant l’album, craignant de découvrir un Foerster fatigué par le temps, comparable à un vieux cowboy resté trop longtemps sur le pas de la porte. Pourtant, dès la première page, j’ai été heureux de retrouver mon cher Foerster, qui m’avait tant fait rire par le passé.
Et ça, c’est une sacrée bonne nouvelle.
Moi, j’ai vu maman embrasser Corto Maltese.
Si Foerster vient de nous offrir une remarquable bande dessinée, qu’en est-il de Bastien Vivès et Martin Quenehen, qui reviennent avec un nouvel album de Corto Maltese, intitulé Le jour d’avant. C’est un excellent troisième opus qui m’a tenu en haleine du début à la fin.
En mars 2022, alors qu’il se rendait chez un ami à Sydney, Corto fut agressé par des militantes écologistes qui voulaient libérer l’une d’entre elles, Ai-Ling, incarcérée sur les îles Tuvalu. Ces îles, qui sont parmi les plus exposées aux changements climatiques, forment une petite nation.
Ça tombe bien parce que Corto la connait Ai-Ling. Il la connait, tout comme elle le connait et qu’elle sait qu’il ne refusera jamais une mission presque suicidaire. Mais Corto, c’est Corto, et le danger ne le fera pas fuir, même s’il doit s’attaquer aux triades.
J’avais été un peu déçu par l’effort précédent du duo, La reine de Babylone. Cet album était moins inspiré qu’Océan Noir. J’avais même certaines craintes de m’y plonger. Une chance, mes craintes n’étaient pas fondées. Ce nouvel album est à la hauteur du premier opus de cette version moderne de Corto. Un Corto qui tente, tant bien que mal, de jouer les gentilshommes de fortune dans un décor, le XXIe siècle, beaucoup plus terne et déprimant, que celui dans lequel évoluait Pratt.
Cette fois, Quenehen lui a construit un petit théâtre parfait, où il se sent à l’aise comme un poisson dans l’eau. Loin d’être une relique d’un passé défraîchi à la manière de Indiana Jones and the Dial of Destiny, Maltese reste d’une pertinence actuelle dans un monde chaotique au bord de l’explosion. Son humour cynique, son ironie désinvolte et son air blasé de celui qui a tout vu se marient parfaitement à l’atmosphère actuelle. Le fils de la Niña de Gibraltar et d’un marin des Cornouailles reste toujours aussi actuel, romantique et romanesque aujourd’hui, qu’il ne l’était dans les premières décennies du siècle dernier.
Le scénariste a imaginé une histoire parfaite pour le style épuré et inspiré de Bastien Vivès, qui s’harmonise parfaitement avec la signature artistique du maître, tout en conservant son propre style distinctif. Ça reste du Vivès, mais aux discrètes flagrances d’un Pratt résolument moderne.
Noël, c’est l’amour, l’humour, l’horreur et l’aventure. Alors, pour vous faire plaisir et pour votre propre Noël, je vous recommande vivement de vous procurer ces deux excellentes bandes dessinées. Vous ne serez pas déçu.
Enfin, j’espère que vous m’en direz des nouvelles, sinon je vais avoir des problèmes avec Nyarlapoupeth, le démiurge dément. Ce n’est absolument pas ce que je souhaite.
Philippe Foerster, Nécronomyckey, le livre des destins maudits, Fluide Glacial.
Hugo Pratt, Martin Quenehen, Bastien Vivès, Corto Maltese. Le jour d’avant, Casterman.
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