Triades : Voyage au pays du silence.
Par Robert Laplante
Les sociétés secrètes sont très séduisantes. Elles sont aussi attirantes que le Grand cornu. Ces entités énigmatiques et nébuleuses piquent notre curiosité et notre soif de pérégrination, tout en suscitant parfois des doutes et des théories du complot. Elles éveillent également un désir fort d’identité et d’appartenance à un tout plus important, même si cela implique de s’aventurer dans les profondeurs sombres de l’humanité.
Le mal qui venait de l’est.
Parmi l’abondance de syndicats meurtriers qui prolifèrent dans nos sociétés, les triades chinoises sont l’un des sociétés les plus mystérieuses et les plus impénétrables. Rien ne filtre de cet empire du crime, qui s’étend grâce à l’aide, volontaire ou non, de plusieurs fonctionnaires gouvernementaux.
Antoine Vitkine est un journaliste et réalisateur de films documentaires. En 2023, il a produit une série de trois docus pour ARTE, dans lesquels il a interviewé pendant des mois des membres actuels et anciens de certains groupes criminels, ainsi que des repentis qui ont témoigné avec une franchise saisissante sur leur vie dans ces organisations.
Après un docu et un livre, publié chez Tallandier l’an dernier, Vitkine a collaboré avec Christophe Girard pour proposer Triades quand la mafia chinoise parle. Cette bande dessinée raconte sa visite dans les coulisses de cette association criminelle légendaire.
Le journaliste, à la manière d’un anthropologue, laisse les gens s’exprimer sans retenue sur leurs aspirations, leur vie et leur univers. C’est un milieu troublant, où les gentils ne connaissent jamais la victoire, où les plus puissants triomphent toujours, où la justice est souvent absente et où les hommes politiques s’alignent sur leurs intérêts, parfois éloignés de l’idéologie.
Le résultat est un reportage percutant d’une grande intensité. On y découvre, sous nos yeux, l’histoire des Triades, du crime organisé asiatique et de la Chine
dure. La bande dessinée de Vitkine et Girard constitue un témoignage essentiel pour bien comprendre cet univers mystérieux qui a un impact sur notre quotidien, même chez nous, dans « le plus meilleur pays du monde. »
En 130 pages, les auteurs mettent en évidence un phénomène qu’on aurait préféré laisser dans l’ombre. La réalité des triades est loin d’être aussi romantique, noble et dramatique que celle popularisée par les films de Jet Li, Chow Yun-Fat et autres Andy Lau, ces gangsters au grand cœur du cinéma.
Une bédé captivante.
Arriba escuadras a vencer que en España empieza a amanecer
Les journalistes Emilio Sanz et Léon Lenoir connaissent bien les communautés secrètes et les associations de malfaiteurs. En effet, leur travail, qui consiste à couvrir les faits divers sous Franco, leur permet d’en savoir long sur tout ce qui grouille et grenouille dans les coulisses sombres de la société idéale du Caudillo et de l’Opus Dei.
En 1956, à Madrid, l’assassinat d’un prêtre, membre de la commission de la censure du cinéma, dans une salle obscure, plonge les bureaux du pouvoir dans la stupeur, surtout quand on trouve qu’il portait sur lui la pellicule d’un film sulfureux. Un petite production qui pourrait causer des dommages considérables.
Présent dans la salle avant l’arrivée de la police, Leon Lenoir a réussi à le subtiliser avant qu’elle ne le découvre et ne le fasse disparaître dans les catacombes des secrets du franquisme. Pour le scribouillard et son partenaire Sanz, commence une enquête minutieuse, aux multiples ramifications occultes, qui pourraient même ébranler la garde rapprochée du généralissime Franco.
Et, comme tout est toujours compliqué en Espagne, de plus en plus d’individus tentent d’attirer l’attention internationale sur cette Espagne pauvre et sous la coupe du dernier dictateur fasciste d’Europe occidentale en effectuant des gestes spectaculaires. Des coups d’éclat qui arrivent au pire moment, alors que l’Espagne vient tout juste d’intégrer l’ONU et qu’elle tisse des liens de plus en plus proches avec l’Amérique, qui a besoin de son aide dans sa lutte contre le communisme.
Deuxième volet de la saga Contrapaso, Pour adultes, avec restriction est une bande dessinée haletante. Ce polar bien ficelé, intelligent et euphorisant, regorge de révélations stupéfiantes, de secrets inavouables et de vestiges dissimulés derrière des portes verrouillées à double tour. Et pour cela, on compte des squelettes… presque aussi nombreux que dans la vallée de Cuelgamuros.
Teresa Valero habilement mélange l’histoire du cinéma espagnol sous la dictature franquiste, la crise du logement, les blessures encore ouvertes de la guerre civile et l’enrichissement et l’acquisition du pouvoir par les opportunistes. Elle concocte une bande dessinée captivante, dense, rythmée et regorgeant d’indices et d’informations sur la société espagnole, à savourer lentement et avec attention. Histoire de tout voir.
Autant graphiquement que scénaristiquement, ce deuxième tome de Contrapaso, comme le premier, est une véritable petite perle taillée et polie avec nuance, émotion et luminosité, à la manière des plus grands lapidaires.
Un polar dessiné aussi réjouissant qu’impitoyable.
Antoine Vitkine, Christophe Girard, Triades, quand la mafia chinoise parle, Steinkis.
Teresa Valero, Contra paso tome 2 Pour adultes, avec réserves, Dupuis
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