9 secondes : Les portes du pénitencier virtuel.

 


                                                          

Par Robert Laplante

Il semblerait que les poissons rouges n’aient une durée maximale d’attention que de huit secondes. C’est ce qu’affirment les ingénieurs de Google. Et s’ils le disent, je veux bien les croire.

9 secondes la civilisation du poisson rouge.

Si le carassin doré ne peut pas rester attentif très longtemps, ce n’est guère mieux du côté des millénariaux. Selon les mêmes ingénieurs, la capacité limite de concentration de la première génération qui a grandi avec les écrans connectés atteindrait 9 secondes. Une seconde de plus que celle du carassius auratus. Une constatation surprenante qui est le point de départ de « 9 secondes, la civilisation du poisson rouge », adaptation bd du succès de librairie « La civilisation du poisson rouge : petit traité sur le marché de l’attention » écrit par le président d’Arte et journaliste Bruno Patino.

« En 2026, souligne-t-il, nous passons, en moyenne, dans la plupart des pays du monde, environ cinq heures par jour sur notre mobile multifonction. C’est deux fois plus qu’en 2012. » Décourageant, n’est-ce pas ? Et si nous étions devenus des poissons rouges enfermés dans des bocaux sous forme d’écran.

Cette question essentielle prend encore plus d’importance à mesure que les études nous renseignent sur leurs effets néfastes sur nos comportements, nos habitudes et nos vies.

                                 


Passionnante bande dessinée, signée Morgan Navarro et Bruno Patino, « 9 secondes, la civilisation de poisson rouge », est une éclairante incursion dessinée au cœur de la bête. Les deux auteurs décortiquent efficacement le processus qui nous a permis de nous créer, nous-mêmes, l’aquarium dans lequel nous avons décidé de nous enfermer pour le reste de nos jours.

À l’aide de chiffres évocateurs et des réflexions de scientifiques, de chercheurs, de philosophes et de journalistes, le duo démonte la mécanique cachée derrière cette révolution technologique et sociétale qui rapporte beaucoup aux entreprises qui la contrôlent.

Limpide et riche en information, la bédé captive autant qu’elle inquiète. Grâce au graphisme rythmé, à l’intelligence narrative et à la pertinence des exemples tirés de notre quotidien, le tandem garde constamment notre attention et cerne notre rôle dans la construction de cette imposante prison virtuelle, où il est presque impossible de s’évader.

Je suis ressorti de cette lecture secoué. Tellement, que j’ai délaissé mes écrans quelques heures… avant d’y retourner comme un toxicomane en manque de paradis artificiel.

                                          


Deuil et curiosités

Il y a quelques fois de fascinantes bandes dessinées qui passent sous mon radar sans raison. « Deuil et curiosités » en est une.

La BD de Geneviève Côté porte sur un sujet peu abordé en société et encore moins en culture : le deuil. Si l’on parle abondamment de la mort, grâce, entre autres, aux « thanatofictions », pour utiliser la terminologie de la professeure Isabelle Rachel Casta, de l’Université d’Artois, on ne peut pas dire la même chose du deuil. Peut-être parce que, malgré sa richesse narrative, il fait peur.

Le deuil, l’héroïne de Geneviève Côté, l’expérimente sous tous ses visages. Celle qui vient de perdre son amoureux doit l’apprivoiser dans une société incompréhensive qui lui demande de reprendre le collier le plus rapidement possible.

Fine observatrice, l’autrice illustre, avec émotion, nuance et tendresse, le processus incontrôlable et inexprimable du deuil. De l’obscurité profonde qui suit le départ de l’être cher à la renaissance timide de la vie, elle explore avec sensibilité et respect toutes les étapes qui le composent.

Il y a dans son récit, dans ses mots, dans ses dessins et dans les moments du quotidien qu’elle évoque, une authenticité bouleversante, comme si elle avait réussi à reproduire toute son essence insaisissable et ses multiples métamorphoses. Je suis resté longtemps hypnotisé par cette scène où elle danse seule dans une noce. En quelques coups de crayon, la bédéiste à croqué toute son ambiguïté et la difficulté à le comprendre, à en parler aux autres et à le partager.

Loin d’être sombre, « Deuil et curiosités » est une bande dessinée lumineuse, pleine d’humour, de sagesse, d’amour et d’espoir. Une célébration de la vie d’avant et de celle qui s’en vient, une fois qu’il se sera atténué.

Parce que le deuil, c’est aussi la vie. Et ça, Geneviève Côté l’a très bien compris.

Une très, très belle découverte.

Bruno Patino, Morgan Navarro, 9 secondes, la civilisation du poisson rouge, Dupuis.

Genevieve Coté, Deuil et curiosités, Nouvelle Adresse.

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