Les poulets du désespoir
À la chaîne
De Eli Cranor
Sonatine
317 p
Le monde décrit dans le second roman d’Eli Cranor, « Les Chiens des Ozarks », est bien différent de l’Amérique de Trump, avec ses excès de richesse. Il nous transporte dans un univers que nous avions peut-être sous-estimé : celui des classes défavorisées, des travailleurs immigrés, légaux ou non, qui se battent pour survivre, sans filet de sécurité. Ce roman sombre et dense évoque l’âge d’or du polar noir, à l’image de Jean-Patrick Manchette. Nous nous trouvons maintenant à Springdale, dans l’Arkansas. Cette petite ville, où l’unique employeur est une usine de traitement de volailles, exige une grande retenue de la part de ses travailleurs. Avec 175 poulets par minute, des gestes répétitifs qui exacerbent les douleurs physiques, des campements de fortune où vivent des travailleurs oubliés, des invisibles en quelque sorte. Gabriel et Edwin, originaires du Mexique, font partie de ce groupe qui doit mettre de l’argent de côté pour échapper à cet enfer. Chaque mot compte, c’est la règle du plus offrant. Le propriétaire, Luke Jackson, congédie Edwin sans préavis un matin. Les syndicats étant absents, Edwin espère obtenir justice, mais comment ?
La « revanche » du pauvre Edwin entraînera une spirale de violence : il s’en prendra au directeur et à son épouse Mimi dans l’espoir d’être indemnisé.
Ce livre tire sa puissance de l’espace social tendu qui existe entre les personnes qui sont exploitées et celles qui bénéficient d’un certain confort. Ce récit est marqué par une tension constante, chaque battement de cœur résonnant comme un compte à rebours qui se rapproche inexorablement d’une explosion, qu’elle soit politique ou personnelle. L’auteur brosse le portrait de couples en interaction, mettant en évidence leur humanité ou leur manque d’humanité dans cette Amérique profonde où la corruption systémique finira par éclater. Projet audacieux, presque impossible à réaliser.
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