Ce que j’ai vu à Auschwitz : Ce qu’il reste de nous.

 

                                                                


Par Robert Laplante

Le 6 juin 1944, les alliées prenaient pied en Normandie. L’histoire était en marche et l’espoir renaissait enfin. Dans les couloirs de l’édifice nazi, le glas de la défaite se faisait entendre. Le 23 juillet 1944, l’Armée rouge découvrait un premier camp d’extermination, celui de Majdanek, situé près de Lublin, en Pologne. Les derniers camps (Theresienstadt, au nord de Prague, et Stuttthof, proche de Gandsk en Pologne) le seront le 9 mai 1945, au lendemain de la capitulation allemande. Les rumeurs qui circulaient sur ces antichambres de mort s’avéraient exactes. De tous ces sinistres endroits, Auschwitz reste, sans doute, celui qui a le plus marqué notre mémoire. Un sinistre témoignage de l’incontrôlable folie meurtrière nazie.

Ce que j’ai vu à Auschwitz.

Pas facile de définir le terme sonderkommando (commando spécial en français).
À l’origine, il désignait un détachement de la SS et de la police de sécurité (Sipo-SD). Au fil des mois, il est devenu l’appellation des groupes d’interventions chargés du maintien de l’ordre et des massacres des populations hébraïques.

Pour compliquer les choses, il a aussi été employé pour nommer les sites d’assassinats eux-mêmes, comme Bełżec, Chelmno, Sobibór et Treblinka.

À Birkenau, il a identifié les juifs obligés de trier les bagages des victimes, de vider les chambres à gaz des cadavres et de les enterrer ou de les incinérer. Alter Fajnzylberg, juif polonais et ancien brigadiste international, en fut un.

Caché à Paris, après la victoire de Franco, Fajnzylberg est arrêté par la police française en septembre 1941. Il est transféré dans un premier temps à Drancy et par la suite à Compiègne. Le 27 mars 1942, il prend le chemin d’Auschwitz.

Après un court séjour à l’atelier où l’on fabrique des meubles, il est réaffecté au Krematorium, un bâtiment où des prisonniers juifs, dont lui, sont contraints d’incinérer les corps des détenus morts de maladie, d’épuisement ou exécutés par les SS.

Après sa fermeture, il est envoyé, en juillet 1943, à Birkenau, où il est forcé de se joindre à ses coreligionnaires chargés de brûler les cadavres des chambres à gaz. Ce qui ne l’empêche pas de participer activement à un réseau de résistance et de travailler aux préparatifs de la tragique révolte du Sonderkommado du 7 octobre 1944.

Après la guerre, il retourne à Paris où il commence à rédiger, sur des cahiers d’écoliers, ses mémoires en polonais. Au décès de son épouse en 1991, lui est mort en 1987, son fils Roger récupère une boîte à chaussure remplie de souvenirs, dont les fameux calepins, qu’il refuse d’ouvrir. Il ne le fera qu’en 2005.

Le hic, c’est qu’ils sont en polonais, une langue que Roger ne maîtrise pas. Un membre coordonnateur du Mémorial de la Shoah à Paris le met en relation avec Alban Perrin, historien affilié à cette institution, qui pourra lui traduire les carnets de son père.

Publié au Seuil en 2025, le témoignage choc sur l’abominable camp vient d’être adapté en bande dessinée par Jean-David Morvan, Victor Matel et Rafael Ortiz. BD essentielle, « Ce que j’ai vu à Auschwitz » aborde la Todesfabrik (surnom du camp qui peut se traduire par l’usine de la mort) sous un éclairage différent : celui de ceux qui ont dû, à leur corps défendant, participer à un des actes les plus barbares et les plus horrifiants du régime nazi.

À partir d’instants de vie d’Alter Fajnzylberg, les scénaristes ont tiré un polaroid qui nous bouleverse, autant qu’il nous révolte et fait mal à notre humanité. Illustré par le trait cru, dur et impitoyable d’Ortiz, « Ce que j’ai vu à Auschwitz » est une effroyable plongée dans les méandres sombres de notre sauvagerie humaine qui ne laisse personne indifférent. Mais qui demeure toutefois fondamentale.

                                               


Les sacrifiés du Paradis.

Tout comme Alban Perrin, Guillaume Blanc est historien. Mais si le premier se consacre à la Shoah, le second, lui, s’intéresse au colonialisme vert et à ses effets en Afrique.

Dans « La nature des hommes. Une mission écologique pour “sauver” l’Afrique » (La découverte 2024), Blanc a porté son regard vers le « Projet spécial africain », une mission écologique lancée en 1961 par des institutions internationales (l’UNESCO, la FAO, l’UICN) et financée par le WWF. Cette initiative, qui visait à créer des parcs nationaux en Afrique, a souvent été critiquée pour avoir expulsé des populations locales.

Dans l’excellente bande dessinée, « Les sacrifiés du paradis, enquête au cœur du colonialisme vert », illustrée par Chico, Guillaume Blanc s’arrête au cas du parc Simien en Éthiopie, exemple emblématique des problèmes éthiques du Projet spécial africain.

Le résultat est un coup de poing dessiné qui remet en question le désir des Occidentaux de protéger une nature africaine fantasmée, héritée de la nostalgie coloniale, au détriment des locaux et de leurs modes de vie ancestraux. Pris dans des dilemmes moraux inextricables, les acteurs de cette tragédie moderne jouent sur une scène où ils ne sont que des marionnettes manipulées par les intérêts politiques, économiques et personnels des plus puissants qu’eux.

Si Morvan, Matet et Ortiz sont restés fidèles aux mots d’Alter Fajnzylberg, Blanc et Chico, eux, ont choisi de scénariser les différents témoignages recueillis par l’historien lors de sa recherche pour rédiger « La nature des hommes. Une mission écologique pour “sauver” l’Afrique ».

À partir d’une enquête sur la mort d’un garde du parc, les deux auteurs décortiquent l’implacable mécanique d’un Projet spécial africain déchiré entre les intérêts des organisations occidentales commanditaires et des pays africains en quête d’argent.

De quoi nous faire réfléchir.

JD Morvan, Victore Matet, Rafael Ortiz, d’après l’ouvrage de Roger Fajnzylberg et Alban Perrin, Ce que j’ai vu à Auschwitz. Les cahiers d’Alter, Dupuis.

Guillaume Blanc, Chico, Les sacrifiés du Paradis, enquête au cœur du colonialisme vert, Le découverte/Delcourt.

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