Débordements : Enquête sur un bédéiste au-dessus de tout soupçon

                                                                        


Par Robert Laplante

La Saint-Jean pointe déjà le bout du nez. Une belle occasion pour parler de nos bédéistes. Si en Europe francophone et aux États-Unis, les analyses et les longues entrevues costaudes avec les auteurs de bd sont monnaie courante, ici, elles sont plus rares. Quand il y en a, il faut le mentionner. Surtout lorsqu’elles sont aussi passionnantes que celles que je vous présente aujourd’hui.

Débordements.

Parmi les bédéistes les plus intéressants que j’ai eu la chance d’interviewer, il y a Jimmy Beaulieu. Mes rencontres radiophoniques avec lui ont toujours été inspirantes. Il y a chez lui une franchise, une richesse, une modestie, une générosité et une intelligence qui ont transformé ces conversations en moments magiques. Bon, peut-être pas pour lui, j’en conviens, mais pour moi, oui.

Cette magie, je l’ai aussi ressentie dans l’immense Débordements, une fabuleuse entrevue fleuve qu’il a donnée à Jean-Dominic Leduc et à Marc Tessier, deux de nos plus grands exégètes de la bande dessinée et de la culture.

Entrevue à trois voix, si l’expression existe, Débordements est un inoubliable voyage dans le riche univers d’un de nos créateurs les plus élégants, les plus personnels et les plus intéressants. Le temps de quatre séances, ils explorent, avec un plaisir évident, toutes les facettes de la nébuleuse Beaulieu, de ses endroits les plus lumineux à ses recoins les plus ombragés.

Il faut dire qu’en adoptant le ton de la discussion de cuisine entre vieux amis, où les digressions et les improvisations sont contrôlées et voulues, les auteurs instaurent un climat idéal pour faire naître les confidences. Beaulieu, du naturel plutôt discret, se prête au jeu et se dévoile presque sans pudeur.

Le résultat est une incroyable conversation complice, truffée d’anecdotes révélatrices, d’exemples évocateurs et de riches réflexions sur la bd, la musique, la littérature, le cinéma et l’art. Impossible alors de ne pas se sentir séduit par la luminosité de ses propos et de sa personnalité.

Superbement illustré, Débordements est un des plus beaux ouvrages consacrés à un créateur de bande dessinée que j’ai lus. Un rendez-vous envoûtant qui nous permet de découvrir non seulement l’humain derrière ses bédés, mais l’homme derrière l’artiste. Il y a dans ces entretiens un humanisme réconfortant, une passion enthousiasmante et un universalisme bienveillant.



Une très, très grande interview. De celles que j’ai toujours rêvé de faire. Une véritable classe de maître.

J’envie Jean-Dominic Leduc et Marc Tessier.


                                                 


Regards sur l’œuvre de Raoul Barré.

Raoul Barré est un des créateurs les plus surprenants de notre histoire. Pas de celle qui débute avec la Révolution tranquille, mais de celle qui la précède. Quand nous nous définissions comme Canadiens français et que nous étions soumis à la tutelle étouffante d’un catholicisme ultramontain et conservateur.

À une époque où nous étions encore des porteurs d’eau, confinés au rôle de sauveurs du catholicisme en Amérique du Nord, où il ne faisait pas bon prendre le chemin des États pour gagner sa croûte, ou s’écarter des normes édictées par l’Église et les gens respectables, Raoul Barré devenait un des pionniers de notre bande dessinée et un réalisateur de films d’animation reconnu chez nos voisins du sud. Il a, entre autres, fondé un studio où plusieurs futurs employés importants de Disney ont œuvré, et collaboré avec le légendaire Pat Sullivan (Felix the Cat).

Barré, un créateur talentueux et un « patenteux » hors pair a profondément marqué son industrie. Brillant touche-à-tout, il a su imposer ses méthodes et ses innovations technologiques dans un art naissant où tout était à inventer. Ce qui n’a pas empêché l’oubli relatif dans lequel il baigne aujourd’hui, alors que nous devrions le célébrer.

Ce qui pourrait peut-être changer grâce au doctorant, cinéaste et collaborateur à la revue Séquences, John Harbour, qui vient de lui consacrer un bouquin enthousiasmant : Regard sur l’œuvre de Raoul Barré (1874-1932).

En 143 pages, le « spécialiste ès Barré », propose un portrait complet du créateur. À partir d’exemples évocateurs, il décortique et vulgarise efficacement sa méthode et son apport à l’évolution de la narration animée. Ses réflexions sur l’utilisation de la musique et sur le dialogue entre réalité et onirisme dans les films de Barré sont particulièrement captivantes.

À quelques jours de nos célébrations nationales, il serait bon de se rappeler que le dessin animé ne serait rien sans la présence d’un Québécois qui n’avait pas peur de confronter ses ambitions à celles de ses voisins qui en avaient autant que lui.

Une monographie destinée à devenir incontournable.

Jean-Dominic Leduc, avec la participation de Marc Tessier et Pépin Pomme, Débordements, entretiens avec Jimmy Beaulieu, Moelle Graphik.

John Harbour, Regards sur l’œuvre de Raoul Barré (1874-1932), cinéaste d’animation et bédéiste, Les Presses de l’Université de Montréal/La Cinémathèque québécoise.

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