Dr Wertham : Délivrez-nous des bonnes intentions.
Par Robert Laplante
L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit le vieil adage. Surtout lorsqu’elles viennent de personnalités qui pensent avoir la solution à tous les maux de l’humanité.
Dr Wertham
De bonnes intentions, le psychiatre américain Fredric Wertham en avait des tonnes. Ce nom est peut-être un peu oublié de nos jours, mais il fut un temps, dans la décennie 1950, où il soutenait activement la croisade qui voulait mettre au pas les bandes dessinées. C’est que, selon lui et beaucoup de bien-pensants, elles étaient, tout comme le rock’n’roll, responsables de l’explosion de la délinquance juvénile et de la criminalité que connaissait l’Amérique des glorieuses « fifties ». Hé oui ! Bien avant les jeux vidéo et la musique métal, rap ou punk, c’étaient les BD qui étaient dans la mire des moralisateurs liberticides.
Pourtant, Wertham ne fut pas que l’auteur de la controversée analyse sur les méfaits des comics (« Seduction of the innocent », 1954). L’ouvrage qui a donné naissance à l’infâme « Comics Code Authority ». Il fut aussi l’un des premiers psychiatres à s’intéresser aux motivations, au passé et à l’environnement des tueurs en série. En les interviewant pendant des heures, le médecin essayait de les comprendre et d’identifier les mécanismes qui en avaient fait des monstres. En s’immisçant dans l’intimité de leur histoire, de leurs frustrations et de leurs pensées les plus sombres, il espérait, peut-être, être capable d’intervenir sur de potentiels meurtriers avant qu’ils ne chutent dans la chaotique spirale de la violence.
L’excellente biographie dessinée de Harold Schechter et Eric Powell « Dr Wertham, l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande dessinée) » s’intéresse à ce personnage beaucoup plus complexe que ce que les bédéphiles, dont moi, ont retenu de lui.
Loin de n’être que cet adversaire acharné d’un neuvième art qu’il rêvait de détruire, le scientifique a aussi été la victime de sa propre expertise, de ses a priori, de son arrogance intellectuelle, de la suffisance de celui qui croit avoir toujours raison et de son époque. Une période où l’on tentait de trouver une explication universelle pour comprendre toutes les violences d’une société américaine imbue d’elle-même, qui se percevait comme le modèle à atteindre pour les autres nations.
Traduite en français en 2025, ce n’est que la semaine dernière que j’ai pu mettre la main sur cette passionnante bédé que j’ai lue d’une traite.
Schechter explore avec nuance le parcours du psy en évitant de le ridiculiser ou de réduire au rôle de méchant de service qu’on lui a souvent fait porter, à tort ou à raison. Au contraire, le scénariste lui redonne cette humanité qui lui avait été confisquée lorsqu’il est devenu ce pitoyable archétype de « l’antibédé ».
Efficacement mis en image par Eric Powell, dont l’élégance du trait m’a rappelé Will Eisner, « Dr Wertham » est fondamental pour cerner sa personnalité, pour comprendre cette Amérique d’après-guerre qui tente d’étouffer les mutations sociétales profondes qui commencent à émerger et pour mieux recontextualiser cet épisode important de l’histoire américaine de la bédé.
Schechter et Powell ont vu dans ce psychiatre la matière à faire une très grande œuvre. Ils avaient raison.
Ne passez pas à côté d’elle.
Procréator.
Je ne sais pas quelle aurait été la réaction du docteur Wertham à la lecture de la bande dessinée « Procreator » de Luz, mais il est évident qu’elle n’aurait pas échappé à son courroux. Ni à celui des impitoyables censeurs du « Comics Code Authority ».
Parce qu’il faut l’avouer, « Procréator » est provocateur, irrévérencieux. Lux offre une farce grand-guignolesque époustouflante, une pantalonnade décapante qui se cache derrière son humour potache une critique mordante de nos comportements sociaux.
France, dans un futur très proche. L’épidémie qui a frappé l’Hexagone a fait des siennes sur la capacité de fécondation franchouillarde. Le sperme est de moins en moins performant, ce qui se traduit par une baisse importante du taux de natalité. On ne fait plus de bébés. Dur coup pour la virilité masculine.
Oh, bien sûr, il existe ces fameuses petites pilules qui donnent du gourdin, mais même là, les bénéfices sont plutôt faibles. Sauf ceux de Big Pharma qui les produit. En panique, le gouvernement décide de faire de la reproduction la priorité absolue et de l’onanisme l’acte le plus répréhensible.
Pour encourager les Français à faire des bébés, on met en place une campagne massive de dons de sperme et un prestigieux jeu télévisé visant à trouver le citoyen le plus fécond, celui qui, grâce à sa divine semence, repeuplera le pays.
Or, il s’avère que l’être le plus fertile est l’ineffable JeanPat Boulard, l’un des beaufs les plus pathétiques de la bande dessinée, et le personnage principal de « Testosterror ». C’est la cata…
Bande dessinée complètement loufoque, qui tire sur tout ce qui bouge et qui va dans toutes les directions, sauf celle que nous avions prévue, « Procreator » est une irrésistible déconnade, résolument déjantée, qu’il faut lire. Jamais mes mots ne réussiront à reproduire le délire et la folie qui hantent ses 286 pages.
Totalement absurde, la nouvelle création de Luz, fortement influencée par les Monty Python, Charlie Hebdo, Fluide Glacial et le Pilote de la grande époque, est un ovni « bédésque » iconoclaste, doublé d’une féroce critique sociétale.
Elle m’a tellement fait rire que j’en ai eu mal aux côtes. Tiens, je crois que je vais me reposer un peu. Mes côtes en ont bien besoin.
Harold Schechter, Eric Powell, Dr Wertham, l’homme qui étudia les tueurs en série (et faillit tuer la bande dessinée), Delcourt.
Luz, Procreator, Albin Michel.
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