Les évadés d’Alcatraz, au nord la liberté.
Par Robert Laplante
Il y a quelques jours, la légende Clint Eastwood (96 ans) annonçait sa retraite du cinéma. De quoi attrister tous ses admirateurs, dont moi. Heureusement, nous pourrons garder sur pellicule les inoubliables souvenirs de ses mémorables personnages, tels que Blondin (Il buono, il brutto, il cattivo), Kelly (Kelly’s Heroes), Dave Garver (Play Misty for Me), Harry Callahan (Dirty Harry), William Munny (Unforgiven) et Frank Morris (Escape from Alcatraz).
Les évadés d’Alcatraz.
Eh oui ! Il fut aussi Frank Morris, le légendaire détenu AZ1441, qui, avec les frères Anglin, s’était fait la belle du Rocher, la prison dont on ne s’échappe jamais. Une évasion tragique qui, encore aujourd’hui, nourrit les fantasmes de tous les amateurs de mystères. Il faut dire qu’elle contenait tous les éléments pour titiller leur curiosité : ils n’ont jamais été repris, on n’a plus jamais entendu parler d’eux, même si certains témoins affirment le contraire, et leurs cadavres n’ont jamais été repêchés dans les eaux de la baie de San Francisco. Bref, un terreau fertile pour créer une légende toujours aussi présente aujourd’hui.
Le scénariste Christopher Cantwell et le dessinateur Tyler Crook se sont, eux aussi, intéressés au sort de Morris et des deux frangins Anglin. Le résultat est une excellente bande dessinée « Les évadés d’Alcatraz », non moins haletante que l’incontournable film de Don Siegel qui mettait en vedette le comédien presque centenaire.
11 juin 1962, Frank Morris, John et Clarence Anglin tentent de survivre aux eaux impétueuses qui entourent le fameux bagne. Après de longs moments à lutter contre les courants violents et les vagues déchaînées, Morris et Clarence réussissent à accoster. John, lui, disparaît, emporté par les flots tumultueux. Les deux fugitifs prennent le chemin de Modesto où une complice les attend pour les faire passer au Canada. Une cavale désespérée jonchée de cadavres.
Dire que j’ai eu un immense plaisir à lire « Les évadés d’Alcatraz » est un euphémisme. J’y ai retrouvé le même plaisir que j’ai à chaque nouveau visionnement du film de Siegel.
Cantwell propose un thriller anxiogène de 148 pages qui évolue au rythme des révélations chocs et des dramatiques coups de théâtre. À la façon d’un Jacques Vaucanson, concepteur d’automates révolutionnaires du XVIIIe siècle, le Chicagolais élabore une impitoyable machine qui broie autant les fuyards que ceux qui les aident, les croisent ou les poursuivent.
Admirablement servi par le trait de Tyler Crook, qui évoque avec brio l’étouffante chaleur du sud-ouest américain rural, « Les évadés d’Alcatraz » est tout simplement captivant.
Si l’on pouvait, quand même, se faire la malle d’Alcatraz, malgré sa réputation de forteresse inviolable, ce n’était pas du tout le cas de la cage psychologique dans laquelle s’étaient enfermées Morris et Anglin. Elle, il était vraiment impossible de s’y sauver.
Deux dans Berlin.
Une prison mentale d’où on ne peut pas s’échapper, c’est aussi ce qu’expérimente le SS Hans Wilhem Kalterer.
Hiver 1944, alors que la capitale d’un Reich qui devait durer mille ans vit sous les assauts des alliées et de l’Armée rouge, un tueur en série qui prend pour cible des dignitaires nazis sévit dans ses rues.
Ancien policier berlinois devenu SS, Klaterer est mandaté par l’état-major pour mettre la main au collet de l’assassin. Sa traque l’amène à arpenter les coulisses d’un gouvernement beaucoup plus décadent et corrompu qu’il ne l’imaginait. Pendant que Berlin explose, son petit univers, lui, se disloque inexorablement au son des tonitruants bombardements alliés.
Adaptation dessinée du roman éponyme de Richard Birkefiled et Göran Hachmeister (Le Masque 2022), « Deux dans Berlin » est d’ores et déjà un de mes coups de cœur de l’année. Un suspense hypnotique qui nous promène dans les ruelles sombres d’un régime en plein naufrage, où tous ceux qui en ont profité tentent de se trouver une nouvelle virginité.
Rodolphe signe, ici, un séduisant récit d’une implacable efficacité qui nous fait oublier rapidement le trait moins assuré et un peu rigide de Louis Alloing. Avec intelligence, le scénariste nous guide dans une enquête où tout n’est que miroir aux alouettes et où le vrai et le faux s’enlacent dans un baiser mortel sur l’autel d’une société en plein chaos.
Une bédé tout simplement passionnante. Aussi captivante que « La Trilogie berlinoise » de Philip Kerr ou « Le Troisième Homme » de Graham Greene.
Christopher Cantwell, Tyler Crook, Les évadés d’Alcatraz, Delcourt.
Rodolphe, Louis Alloing, d’après le roman de Richard Birkefiled et Göran Hachmeister, Deux dans Berlin, Pictavita.
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