Hérétique : Échec à l’Inquisition.
Par Robert Laplante
La première fois que j’ai visionné l’adaptation cinématographique du « Nom de la rose », que j’ai vu avant de lire le roman d’Umberto Eco, j’ai été jeté par terre. Le réalisateur, Jean-Jacques Annaud, m’avait proposé une œuvre qui combinait mes intérêts pour l’histoire, les religions et le thriller, un univers que je fréquente encore aujourd’hui et avec toujours le même plaisir.
Hérétique.
C’est pour cette raison que je ne pouvais pas passer à côté d’« Hérétique », une stimulante bande dessinée signée Robbie Morrison et Charlie Adlard et publiée en version française chez Delcourt.
Anvers, automne 1529. Jean Wier arrive dans la cité du diamant pour étudier avec Henry Cornelius Agrippa de Nettesheim, un des plus brillants libres-penseurs de son époque.
Scientifique, médecin, avocat, homme de lettres, partisan du rationalisme, adversaire acharné de l’obscurantisme et de la corruption, de Nettesheim s’est fait beaucoup d’ennemis chez les puissants de ce monde. Ce n’est pas pour rien qu’on le surveille étroitement.
Quand une série de meurtres rituels frappe la ville située sur l’Escaut, on fait appel à son expertise. Son esprit analytique et logique pourra sans aucun doute retenir un peu la Congrégation de la Suprême Inquisition, chargée de l’enquête, qui a tendance à voir les traces du Malin partout.
Mais, si tout ça n’était qu’un subterfuge pour faire tomber de Nettesheim ? Un piège pour donner à ses ennemis les armes dont ils ont besoin pour le conduire au bûcher ? Lui, et son jeune étudiant, futur pionnier de la psychiatrie, Jean Wier.
Véritable petit plaisir bd, « Hérétique » est une de mes plus passionnantes lectures de l’année. Il faut dire que la narration de Morrison est particulièrement efficace. Le scénariste a tissé une toile hypnotique qui a captivé mon attention dès les premières pages. Appuyé par le trait élégant et précis de Charlie Adlard (The Walking Dead), Morrison concocte une implacable intrigue, pleine de coups de théâtre, d’indices disséminés tout au long du récit, d’informations historiques bien intégrées et de respirations essentielles à la construction d’un bon suspense anxiogène.
Et si l’ombre d’Eco est présente, le duo réussit quand même à s’en distancer et à imposer sa propre signature. À la différence de beaucoup d’auteurs qui ont emprunté les mêmes sentiers que ceux que proposait le philosophe italien dans son magistral roman.
Un excellent thriller dessiné.
Le sympathisant
Autre belle découverte cette semaine, la bouleversante adaptation BD du roman « Le sympathisant ».
Avril 1975, Saigon. Les Américains sont en pleine débandade. La promenade dans le parc que devait être l’intervention américaine au Viêtnam s’est transformée en une catastrophe. Loin d’avoir empêché la chute du domino vietnamien, l’Oncle Sam a en plus encaissé la pire raclée symbolique de son existence. Penauds, la queue entre les jambes, les GI quittent le pays du dragon, avec quelques milliers de collaborateurs qui risquent leur vie avec la réunification des deux frères ennemis.
Parmi ses réfugiés se trouvent des agents doubles, au service de la République socialiste du Vietnam. Des infiltrés comme le capitaine, chargé d’observer ses compatriotes, résidant maintenant en Amérique, et d’en rendre compte au Parti.
Entre sa nouvelle réalité américaine de façade et sa mission, le capitaine ne rêve que d’une chose : retourner chez lui pour y construire cet idéal communiste auquel il a naïvement cru.
Malheureusement, la vie en Amérique s’avère ardue et décevante, mais elle ne l’est pas autant que cette chère patrie qui lui interdit constamment de revenir. Pris entre deux feux, il voit ses illusions s’étioler à mesure qu’il s’aperçoit que les pays de cocagne n’existent pas et que les métis, dont il fait partie, sont toujours considérés comme impurs. Manifestement, les idéaux ne font pas éclater les stéréotypes.
Basé sur le roman éponyme, prix Pulitzer de la fiction 2016, de Viet Thanh Nguyen, dont on a tiré une série télévisée avec Robert Downey Jr (HBO). « Le Sympathisant » est une incursion dans l’impossible vie de ces espions anonymes, écartelés entre deux personnalités, emprisonnés dans la peau d’un étranger qui ne leur ressemble que physiquement. « Je est un autre », écrivait Rimbaud, « Je est un autre », pourrait aussi dire le capitaine.
À partir de son quotidien, les auteurs échafaudent une machine infernale qui détruit les illusions et l’âme du capitaine manipulé par les promesses des bonimenteurs ambitieux et opportunistes.
Adaptée efficacement par Antoine Ozanam et superbement mise en image par Jai Baek et en couleur par Greg Guilhaumond, la bande dessinée reste longtemps dans notre mémoire comme les réminiscences brumeuses d’une mélodie triste qui refuse de disparaître.
Une grande bédé.
Robbie Morrison, Charlier Adlard, Hérétique, Delcourt.
Antoine Ozanam, Jai Baek, Greg Guilhaumond, d’après le roman de Viet Thanh Nguyen, Le Sympathisant, Philéas.
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