La longue marche de Luky Luke : Les neiges de la liberté.

 

                                                       


Par Robert Laplante

Qué calor ! On se croirait presque dans le Sud-Ouest américain avec sa chaleur étouffante, ses paysages arides et poussiéreux et son soleil de plomb qui pourrait cuire un œuf sur le capot d’une Chevy 1960.

Diable pâle.

Il faisait aussi chaud à Tucson en cette fin de XIXe siècle. D’autant plus que la ville arizonienne était au cœur de l’ouest apache. Et les Apaches, on le sait, s’opposaient férocement au rouleur compresseur américain.

Taglito en est un Américain, mais il a été élevé par les Apaches. Inquiet de les voir immigrer massivement sur son territoire d’adoption, il décide de voler une importante cargaison de Winchester, la fameuse carabine à répétition, qui devrait arriver incessamment à Tucson, pour armer le peuple qu’il a choisi.

Un travail relativement facile, puisqu’en tant que blanc, Taglito est familier avec cette société. Il peut donc s’y infiltrer sans problème et subtiliser les précieux fusils manufacturés par la compagnie d’Oliver Fischer Winchester.

Mais voilà, il a bien beau connaître ses codes, il ne réussit pas à duper tout le monde. Ce qui devait presque être une promenade dans le parc se transforme rapidement en une catastrophe digne de celles imaginées par Charlier pour Blueberry.

Signée par Siner et Brugeas, « Diable pâle… et pour quelques winchesters de plus », en doit justement beaucoup à Blueberry. Mais pas seulement à lui. On y retrouve aussi des parfums des westerns spaghetti des années 60 et 70. Ceux des Sergio Leone, Sergio Corbucci, Duccio Tessari, et autres Enzo G. Castellari, qui se sont amusés à déconstruire, pendant une décennie, un des mythes fondateurs de l’Amérique, devenu trop propre au contact des productions hollywoodiennes.

Hélas, cette période cinématographique n’existe plus. Depuis Keoma (Castellari, 1976), considéré comme le dernier grand western spaghetti, le genre a évolué. Proposer en 2026 un western aux allures passéistes est un pari un peu casse-gueule. Un défi que le tandem n’a pas réussi à relever totalement.

Comprenons-nous bien, Brugeas sait raconter une histoire. Mais sa narration est trop prévisible, et ce, malgré ses rebondissements et ses coups de théâtre. Comme s’il avait de la difficulté à se démarquer dans un sentier emprunté par une multitude de créateurs.

Idem pour Siner, qui, quelques fois, propose des dessins moins soignés, des protagonistes qui ne se ressemblent pas toujours d’une case à l’autre et des atmosphères qui manquent un peu d’émotions.

Mais, donnons une chance au duo et attendons le second tome, qui devrait être plus mature. « Diable pâle » a un potentiel certain, il faut maintenant que les auteurs se libèrent de l’ombre écrasante des anciens et qu’ils affirment leur propre personnalité.

                                                 


La longue marche de Lucky Luke.

Le dernier Lucky Luke de Mathieu Bonhomme est enfin en librairie. Depuis quelques années, Bonhomme revisite avec succès le mythe Lucky Luke en lui apportant un souffle nouveau et un réalisme irrésistible.

Dans cet opus, Lucky Luke est engagé par Ronald Cramp, un douteux capitaine de l’industrie, pour retrouver son jeune neveu disparu il y a plusieurs années déjà. C’est qu’un trappeur alcoolique l’aurait aperçu sur le territoire des Pieds-Bleus. Mais les intentions de Cramp sont loin d’être altruistes. Pour la sécurité du gamin, Luke doit le conduire au Canada où il pourra grandir sans avoir à surveiller constamment ses arrières.

Bien que l’idée soit intéressante, les préoccupations environnementales du scénario séduisantes, le trait élégant, notamment dans les scènes qui se déroulent dans la neige, et les clins d’œil au film « Jeremiah Johnson » (Sydney Pollack, 1972) décapant, je dois avouer que je n’ai pas renoué avec ce qui m’avait tant plu dans « L’homme qui tua Lucky Luke » (2016) et « Wanted Lucky Luke » (2021). Peut-être que l’effet de surprise s’est dissipé.

Si l’intrigue de Bonhomme tient bien la route au début, elle dérape avec l’arrivée soudaine des Dalton, un peu perdus dans son récit. Comme si les plus célèbres frangins de l’ouest dessiné francophone avaient de la difficulté à passer du monde caricatural de Morris à un univers réaliste. Avec le résultat qu’on a l’impression que le bédéiste ne sait pas trop quoi faire d’eux. Ce qui nuit à la cohérence et à la plausibilité narrative.

Et, je ne vous parle pas de la présence du colonel Winston Pendergast de la police montée canadienne (il était caporal dans « Les Daltons dans le blizzard »), qui lance souvent des " tabarnaks" aussi inutiles qu’improbables. Je doute que ce vaillant policier anglophone utilise à satiété un juron typiquement canadien-français. Sans compter que j’en ai marre de voir ces auteurs de bédés d’Europe francophone nous réduire à ces sacres. J’avais émis le même commentaire, il y a longtemps, à Laurent Gerra, scénariste de « La belle province », premier Lucky Luke post-Morris.

D’autant plus que je m’attendais à plus de sensibilité de la part du bédéiste. C’est tout à son honneur de vouloir redonner aux Premières Nations la parole qui leur a été confisquée et de les dépeindre différemment, en gommant les stéréotypes. Il serait aussi intéressant qu’il fasse de même avec les Canadiens, si jamais il décide de solliciter à nouveau leur participation pour un autre Lucky Luke. Mais j’ai peut-être l’épiderme trop sensible.

Toutefois, malgré ces critiques, c’est un excellent Lucky Luke. Mathieu Bonhomme nous prouve encore une fois qu’il est un auteur complet et un conteur hors pair et qu’il est très à l’aise sur les plaines de l’Ouest et de l’aventure. Et ça, c’est une très bonne nouvelle.

Siner, Brugeas, Diable Pâle… et pour quelques winchesters de plus, Le Lombard.

Mathieu Bonhomme, La longue marche de Lucky Luke, Lucky Comics.

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

Tsunamis : Au cœur de la tempête témoin/acteur

Les 12 jours de Noël : Comptine «bédésque. »

Transmission : En quête du nord.