Les basses œuvres : tragédie italienne en Californie.
Par Par Robert Laplante
Ce n’est pas parce que nous sommes en plein été que les criminels prennent des vacances. Au contraire, si ça se trouve, ils sont peut-être plus actifs durant la belle saison. C’est peut-être les nuits chaudes et les journées caniculaires qui ont des effets sur eux.
Les basses œuvres.
Don Burine est un puissant mafieux de Portfield, petit bled près de la Cité des Anges. Un parrain reconnu pour son imprévisibilité et son impulsivité. Surtout quand son empire est sous pression. Et pour l’être sous tension, ça, il l’est.
Non seulement il doit contrer les gangs rivaux qui convoitent son territoire, mais, en plus, Amanda, sa femme, et son principal lieutenant, Cesare, complotent, chacun de leur côté, pour prendre sa place.
Et comme si ce n’était pas assez, l’arrivée de Sam Doomis, un flic violent, banni du LAPD, et la présence d’un étrange superhéros local, El Chupacabra, viennent envenimer une situation déjà compliquée.
Il ne faut qu’une allumette pour faire exploser cette poudrière. Cette allumette pourrait bien être le décès d’un perroquet, victime collatérale d’un règlement de compte et instigateur involontaire d’une terrible malédiction.
Métissage réussi de « Pulp Fiction », des productions de Guy Ritchie (notamment sa série « MobLand ») et de « Free Fire » de Ben Wheatley, « Les basses œuvres » est mon coup de cœur de l’été. Une histoire totalement folle, pleine d’un humour noir, décapant, absurde et potache, qui m’a surprise à chacune de ses 457 pages.
Quatre cent cinquante‑sept pages ! J’en conviens, ça peut faire peur, mais croyez-moi, il n’y en a pas une de trop. Chaque case, chaque dessin, chaque dialogue est à sa place et se moule parfaitement au rythme de cette irrésistible histoire qui roule à tombeau ouvert du début à la fin.
Scénarisée par ElDiablo, un fabuleux conteur, et mise en images de main de maître par Nico Gems, l’épopée « destroy » du petit patron de la Cosa Nostra est à la fois un hommage respectueux, une réjouissante destruction et une splendide reconstruction du mythe du mafieux cinématographique et littéraire. Sous la plume des deux auteurs, l’univers barjo de Don Burine devient une comédie « splapstick » que n’aurait pas reniée Mel Brooks.
J’ai toujours aimé le travail irrévérencieux et champ gauche d’ElDiablo (notamment les deux tomes de « Space Connexion »), mais je dois avouer qu’ici, il fait preuve d’une maturité narrative qui était moins présente dans ses bandes dessinées précédentes. Comme s’il avait décidé de tenir un peu plus la bride à ses personnages, histoire d’éviter qu’ils lui échappent.
Appuyé par le trait nerveux et « cartoonesque » de Nico Gems, le scénariste nous guide dans un absurde ballet comique déjanté qui ferait tout un film.
1991
Franck Thilliez est une grosse pointure « polaresque ». Un des auteurs les plus connus de la francophonie et dont chaque nouvelle parution est attendue avec impatience. Bref, Thilliez, c’est du poids lourd.
On s’en doute, un habitué de la première place des palmarès de ventes, comme lui, attire toujours les éditeurs de bédé ou les producteurs de télé et du cinéma. Ces derniers voient dans ses suspenses de fabuleuses opportunités d’adaptation.
Cette fois-ci, c’est son roman 1991, publié en 2021, qui vient d’être transformé en bande dessinée. Et pas par n’importe qui. Oh que non ! C’est un de mes scénaristes préférés, Luc Brunschwig (le mémorable « Pouvoir des innocents »), qui s’est attelé à traduire en cases et en phylactères son univers sombre et glauque, proche de ceux de Maxime Chattam, d’Adam Nevill, de David Cronenberg et du « Se7en » de David Fincher.
Décembre 1991, en tentant de retrouver une femme disparue, l’inspecteur Franck Sharko met la main dans un infernal engrenage qui va le conduire au cœur des expérimentations occultes de certains médecins français.
Bande dessinée noire qui s’intéresse à l’intersexualité, à la gémellité et aux identités sexuelles imposées, « 1991 » est un thriller qui frappe fort.
Brunschwig et Montheillet illustrent avec une efficacité anxiogène le petit théâtre obscur et désespéré élaboré par Thilliez. Si le scénariste colore d’une ténébrosité inquiétante ses mots, que dire du trait classique du dessinateur, d’où se détachent les odeurs de la peur, de l’incompréhension et du fatalisme, qui lui donne la réalité nécessaire à la crédibilité du récit.
Et même si la conclusion semble un peu trop « arrangée avec le gars de vues », comme pour son thriller « Norferville », il demeure que « 1991 » est une excellente bédé noire qui m’a tenu en haleine et qui m’est longtemps restée dans la tête.
Eldiablo, Noco Gems, Les basses œuvres, Les humanoïdes associés.
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