Passeur(s) : Le chemin tortueux du paradis.

 

                                              


Par Robert Laplante

L’été, c’est le temps des voyages et les voyages forgent la jeunesse, on le sait. En général, oui, mais pas toujours. Quand votre vie en dépend. Ils sont loin d’être aussi agréables que ces escapades, presque initiatiques, qu’on aime faire.

Passeur(s)

Cyra est une adolescente. Combattante kurde au sein des Unités de protection de la femme (Yekîneyên Parastina Jin en kurde), Cyra fuit la Syrie pour un paradis nommé Angleterre. Mais, comme les pays européens sont sévères en matière d’immigration, elle doit se fier à des trafiquants sans scrupules pour rejoindre la lointaine Albion, moyennant une généreuse rétribution, bien sûr. C’est le prix de la liberté.

Awar, lui, est l’un de ces passeurs. La présence de Cyra viendra libérer chez lui de souffrantes réminiscences qu’il croyait avoir circonscrites à ses angoissantes nuits peuplées de sombres cauchemars issus d’un passé qu’il le hante depuis toujours.

Pour l’ancien clandestin devenu contrebandier d’humains, il n’est plus possible de rejouer dans le même film. Il décide donc de défendre l’adolescente en s’opposant à ses collègues. Mais que peut faire l’héroïsme chevaleresque d’Awar devant la fatalité ? Surtout, quand elle contrôle toutes les cartes.

Bouleversante bande dessinée, signée Damien Perez, Frédéric Loore et Fernando Baldò, « Passeur (s) » est une incursion coup de poing dans l’éprouvante réalité de ces migrants désespérés attirés par les clinquants miroirs aux alouettes de ces faux paradis occidentaux.

Sans occulter la parole de ces clandestins, le trio s’est plutôt intéressé aux trafiquants. Une stratégie audacieuse qui lui permet d’humaniser des gens souvent réduit à des archétypes du mal, acteurs psychopathes d’une tragédie anonyme. Pourtant, à l’intérieur de chaque monstre se terre des traumatismes dramatiques indélébiles et des miettes d’une bienveillance endormie qui pourrait se réveiller. On ne naît pas passeur, on le devient.

Si le récit est aussi efficace, s’il nous garde en haleine et s’il conteste nos convictions et nos incertitudes, il le doit à l’intelligence des propos, à l’excellent rythme narratif, mais aussi aux touchantes illustrations de Baldò. Avec son trait qui transpire, la sueur, la poussière, la fatigue, la peur, la soumission, le fatalisme et l’incontrôlable violence exacerbée, le bédéiste peint avec nuance les mots désespérés des deux scénaristes. Avec le résultat que le trio compose une lancinante symphonie sur la noirceur et la luminosité de nos âmes.

« Passeur(s) » est à lire absolument.

                                      


Cartagena.

Très belle surprise, ce nouvel Hermann. Le mythique dessinateur, décédé le 22 mars 2026, nous propose un dernier tour de piste mémorable.

Cartagena est un bled paumé du Mexique où les choix sont simples si tu es pauvre : soit, tu deviens toxicomane, soit, tu deviens revendeur, soit, tu travailles pour le cartel. Alvi, lui, voudrait être « sicario », ramasser un max de fric et fuir un père violent et un milieu sans espoir. C’est pour ça qu’il a intégré l’organisation mafieuse d’El Cocho Arriega.

Mais voilà, entre le désir et la réalité, il y a un fossé presque infranchissable. Exécuter un homme est beaucoup plus difficile que pouvait l’imaginer Alvi. Ce qui devait s’avérer une initiation facile se transforme en catastrophe. L’adolescent qui rêvait d’être un assassin devient la proie de la bande. On ne tue pas le neveu du « big boss », même par erreur, sans en payer les conséquences. Une chance pour Alvi, il peut compter sur l’aide d’un policier intègre, Felix Garzon, qui a dans le collimateur le gang d’Arriega depuis très longtemps.

Mais à Cartegena personne n’est vraiment honnête. Quand tu es pauvre, tu deviens soit un toxicomane, soit un revendeur, soit un soldat pour un cartel. Et l’organisation criminelle d’El Cocho Arriega n’est peut-être pas la seule à régner sur la ville.

Je ne m’attendais pas à grand-chose de ce nouvel Hermann. Ces dernières productions m’avaient plutôt déçu et j’étais un peu craintif à renouer avec cet auteur qui m’a tant marqué. Pourtant, malgré mes appréhensions, je dois avouer que, dès la première page, la bédé m’a charmé. Elle m’a tellement séduite que j’ai eu de la difficulté à m’en détacher.

Comme dans ses plus belles années, le Belge a su tisser efficacement le climat anxiogène nécessaire à cette impossible cavale vers un ailleurs meilleur. Un lieu qui n’existe pas pour tous les Alvi du monde.

Alors que son trait était beaucoup moins assuré ces dernières années, le géant du neuvième art retrouve ici, en partie du moins, la vigueur, la fureur, l’émotion et l’indomptable liberté qui ont fait sa marque. Comme s’il avait renoué avec toute la richesse de son immense palette graphique pour cet ultime tour de piste.

Il faut dire qu’il a été bien servi par le scénario classique d’Yves H. Ce dernier a su se mettre en retrait et lui concocter le récit parfait pour qu’il puisse s’offrir un coup d’éclat final à la hauteur de sa légende.

Il me manque déjà, Hermann.

Damien Perez, Frédéric Loore, Fernando Baldò, Passeur(s), Dupuis

Hermann, Yves H, Cartagena, Le Lombard.

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