Doutes et certitudes avant l’orage
Fritz Haber
par David Vandermeulen
Tome 5
Le triomphe des vaincus
Delcourt/ Images
158 p
J’aurais dû connaître plus tôt cette bande dessinée historique, qui est tout simplement fascinante ! Dans ce cinquième volume de Fritz Haber, David Vandermeulen poursuit son travail colossal de reconstitution de la vie d’un savant (à partir de 1918) : Haber, dont le destin est lié à l’évolution de l’Allemagne impériale et de la République de Weimar. Douze années séparent ce tome du précédent, ce qui est rare. Cette lente maturation donne au récit une densité particulière. Chaque page semble pesée, réfléchie, presque méditée.
Incorporant un réalisme photographique, presque cinématographique, qui est volontairement altéré et parfois flouté, cette bande dessinée dépasse le cercle du septième art. Vandermeulen réinterprète certains clichés d’époque, les retravaille à l’aquarelle sépia, ce qui crée un halo mémoriel qui fait écho à la fragilité du souvenir face à la violence des événements. Ce choix esthétique correspond parfaitement à la figure d’Haber (que je découvre). Un savant génial et tragique, lauréat du prix Nobel pour la synthèse de l’ammoniac, qui deviendra en quelque sorte l’architecte de la guerre chimique. Nous sommes quelques années après la Première Guerre mondiale.
Ce récit gagne en profondeur grâce à la présence de deux figures marquantes : Albert Einstein et Walter Rathenau. Einstein, un ami cher d’Haber, symbolise la pensée scientifique, le scepticisme et l’humanisme préoccupé par les dérives militaristes. Leur échange, que Vandermeulen restitue avec une remarquable retenue, met en évidence le fossé entre deux conceptions du rôle du savant : l’un tourné vers l’universel, l’autre captivé par le nationalisme prussien. Quant à Rathenau, l’industriel, l’intellectuel et le ministre assassiné en 1922, il représente l’autre versant de la symbiose judéo-allemande : brillante et féconde, mais vouée à l’échec. Haber, après sa conversion au protestantisme, espérait s’intégrer à la nation. Rathenau, quant à lui, a accepté son héritage juif tout en désirant servir l’État. Malheureusement, les deux subiront un rejet, chacun à sa manière.
Cette bande dessinée s’appuie sur des textes introductifs composés de lettres authentiques et parfois d’articles tirés de journaux de l’époque. Elle est conçue pour être lue « comme un film muet », avec une distance qui renforce l’impact des propos. Vandermeulen brosse un tableau où la science, la politique et l’identité entrent en collision, révélant la tragédie d’un homme broyé par l’Histoire.
Fritz Haber est l’un des projets les plus audacieux de la bande dessinée actuelle. Il s’agit d’une œuvre complexe et majestueuse qui met en évidence la responsabilité du chercheur et la fragilité des idéaux dans un monde en ébullition.
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