Salmigondis littéraire estival partie 2
Par Robert Laplante
C’est maintenant à mon tour de partir en vacances. Mais je ne saurais vous quitter sans vous conseiller trois agréables lectures qui enjoliveront votre mois d’août littéraire.
La jeune fille et la mer.
Key West 1933. Dans son île ensoleillée, Ernest Hemingway s’embête. Coincé entre ses parties de pêche trop faciles, ses combats de boxe improbables et ses soirées à picoler et à raconter ses exploits, le vieux lion s’ennuie. Jusqu’au jour où débarque Janet, 12 ans, une gamine venue y faire fructifier les quelques dollars que lui a légués son pécheur de grand-père.
Flairant la bonne histoire, le reporter décide de l’aider, espérant au passage déjouer cette monotonie qui le ronge depuis trop longtemps.
Sympathique bande dessinée crépusculaire, signée Philippe Charlot et Laurent Zimny, « Hemingway, la jeune fille et la mer », sent les mers du Sud, le rhum, le soleil, la chaleur et un monde sur le point de disparaître.
Bien que les parfums du « Vieux marin » imprègnent les 104 pages de cet album, les deux auteurs proposent avant tout une plongée passionnée dans le quotidien d’un écrivain plus grand que nature qui a du mal à s’acclimater à la vie tranquille. Un terrain qui n’est pas à la mesure de son imposante démesure.
Charlot échafaude un récit lumineux, superbement mis en image par Laurent Zimny, où le baroudeur se révèle fragile, à des années-lumière de sa légende qu’il aime entretenir et qui l’a peut-être avalée. Derrière son esbroufe tonitruante, ses vantardises presque « pagnolesques », sa mauvaise foi de façade, ses facéties et sa forte gueule se cache un être timide, vulnérable, inquiet et orgueilleux. Un Hemingway humain.
Une belle lecture d’été qui donne envie de prendre la mer, de siffler un rhum cubain et de plonger dans un de ses nombreux romans.
Pointe-Obscure
Pointe-Obscure est un village québécois tranquille, comme beaucoup de ses semblables. À la différence qu’il est hanté. Le plus hanté du territoire, paraît-il. C’est du moins ce que raconte la rumeur. Il l’est tellement que les spectres et autres créatures fantasmagoriques se promènent au vu et au su de tous ses habitants. Au fil du temps, les humains ont fini par s’habituer à leur présence et même en estimer la valeur.
Mais, vivre avec des fantômes peut être assez déstabilisant, surtout si vous venez d’y emménager. C’est ce qui arrive aux jumeaux Mia et Nathan Boivin-Cardoso, dont le père a accepté un poste dans le centre des archives local. Là, où se trouve un livre maudit qu’il ne faut jamais consulter. Curieux, Mia et Nathan vont passer outre l’interdit et déclencher, malgré eux, une diabolique malédiction qui risque de bouleverser la fragile cohabitation qui existe entre revenants et villageois.
L’Abitibienne Geneviève Bigué signe avec « Pointe-Obscure, n’ouvrir sous aucun prétexte » une irrésistible bande dessinée, presque initiatique, qui métisse, pour mon plus grand plaisir, aventure, fantastique et amitié. Destinée aux préadolescents, la bd, drôlement bien maîtrisée, me rappelle celles qui m’ont tant plu lorsque j’étais dans cette tranche d’âge.
Une belle BD, pleine de rythme et de petits bonheurs.
Comme un sage dans les nuages.
Déjà un an que Serge Fiori nous a quittés. Un moment important où tout le Québec s’est retrouvé en deuil. Comme si nous avions tous perdu un être cher qui nous avait inspirés et nourris. Comme si nous étions tous ses enfants et ceux d’Harmonium.
Danick Trottier, musicologue et enseignant à l’UQAM, explore notre lien avec l’icône et son influence sur notre subconscient dans « Comme un sage dans les nuages, Serge Fiori et l’épopée d’Harmonium », une étude captivante publiée aux Presses de l’Université de Montréal.
Avec la verve, l’intelligence et l’enthousiasme qu’il démontre dans chacune de ses interventions médiatiques sur les musiques populaires, Trottier décortique Harmonium et Fiori en l’intégrant habilement au contexte historique, politique et culturel d’un Québec en parfaite harmonie avec les courants musicaux anglo-saxons des années 70.
Grâce à un regard qui embrasse le phénomène sous toutes ses coutures, l’intellectuel trace un portrait évocateur de la formation qui s’est fait la voix, comme plusieurs autres, des questionnements et des revendications poétiques et musicales d’un imaginaire collectif en quête de modernité. Le résultat est une lettre d’amour riche et pertinente envers un groupe dont les sonorités ont forgé notre ADN.
Si l’on regrette qu’il n’ait pas interviewé les membres et les proches d’Harmonium, sa séduisante analyse demeure essentielle pour bien comprendre l’immense sentiment d’abandon ressenti par les Québécois lors de l’annonce de son décès. Parce que, malgré son trop long silence, on le pensait éternel, Fiori.
Philippe Charlot, Laurent Zimny, Hemingway, la jeune fille et la mer, Dargaud.
Geneviève Bigué, Pointe-Obscure, n’ouvrir sous aucun prétexte, Front Froid.
Danick Trottier, Comme un sage dans les nuages. Serge Fiori et l’épopée d’Harmonium, Les Presses de l’Université de Montréal.
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