Un dîner avec les Pierrafeu : Yabadabadoo!
Par Robert Laplante
Dans quelques jours, le 17 septembre, plus précisément, nous célébrerons la toute première diffusion en français d’ici des Pierrafeu. En effet, c’est lors de ce vendredi de fin d’été de 1971 que Radio-Canada présenta la famille préhistorique télévisuelle la plus connue. Onze ans après les États-Unis, dix ans après le Canada anglais, le Québec cédait au charme des habitants de Saint-Granit. Un événement qui allait marquer ma jeunesse.
Un dîner avec les Pierrafeu.
Je ne suis pas le seul à avoir grandi avec eux, le bédéiste Tristan Demers, l’a aussi fait. Le créateur de Gargouille doit une partie de son imaginaire aux Caillou, aux Laroche et sans doute à Joe Tête-de-Pierre. C’est peut-être par nostalgie, pour leur rendre hommage, ou tout simplement pour faire plaisir aux vieux aficionados, comme moi, qu’il a décidé d’écrire « Un dîner avec les Pierrafeu, la petite histoire d’une adaptation québécoise », un bijou de livre consacré à cet univers déjanté.
En 120 pages, de pur bonheur, l’auteur des excellents bouquins « Astérix chez les Québécois », « Tintin et le Québec » et « Le Québec merveilleux de Walt Disney », analyse ce premier dessin animé diffusé aux heures de grande écoute (le dimanche soir, à 20 h 30, sur ABC) devenu un véritable phénomène traduit dans plus de 70 pays.
https://www.youtube.com/watch?v=KXl-LTZ-58s
Si l’histoire entourant la création de la série originale est connue, celle sur son adaptation québécoise l’est beaucoup moins. Et c’est justement l’intérêt de ce bouquin. Sans la version québécoise des Pierrafeu, qui, incidemment, a soulevé l’ire du commentariat médiatique de l’époque, les Simpson n’auraient jamais eu le même impact ni la même popularité, ici. Tout comme Family Guy, American Dad et un paquet d’autres dessins animés diffusés sur Télétoon.
Comme un Horatio Caine (CSI Miami) du « cartoon », Demers a écumé journaux et archives à la recherche des informations pertinentes et des anecdotes évocatrices pour raconter cette histoire, qui, avec la disparition de ses nombreux témoins et acteurs, a tendance à s’évanouir dans notre amnésie collective.
Avec sa mise en page dynamique et son écriture rythmée, « Un dîner avec les Pierrafeu » est une lettre d’amour à l’un des plus importants dessins animés télévisuels de l’histoire, et une occasion fabuleuse pour se replonger dans ce Québec plein d’espoir des années 70. Un Québec fier de sa culture et de sa différence.
Demers s’est immergé avec un plaisir évident et un enthousiasme communicatif dans cet irrésistible délire préhistorique « cartoonesque ».
Il était temps que Fred Cailloux retrouve sa place dans notre mémoire collective et pas juste dans celle de ceux qui écoutent encore ses rediffusions sur Prise 2.
Parce qu’avant Homer Simpson, il y avait Fred Caillou, celui qui a ouvert le chemin.
Toujours sur scène
Autre grand bonheur cette semaine : « Toujours sur scène, vivre avec le bbbégaiment » de Jean-Sébastien Bérubé, une bande dessinée remarquable sur un sujet méconnu.
À partir de son cheminement et de ses interrogations, le bédéiste québécois met en lumière une situation que même les plus empathiques de ceux qui ne sont pas en situation de handicap de communication ne peuvent pas vraiment imaginer dans sa globalité.
Sans doute, l’œuvre la plus aboutie d’un des plus beaux fleurons de notre B.D., « Toujours sur scène », est à la fois une analyse scientifique et sociologique du bégaiement et un témoignage nuancé, sans complaisance, sans faux-fuyants et plein d’émotion. Comme si, à travers ses planches, ses souvenirs et sa démarche, Bérubé apaisé se réconciliait avec lui-même et acceptait enfin cette part qu’il refusait d’admettre.
Comme pour ses bandes dessinées précédentes, Bérubé nous entraîne dans une fabuleuse chronique, profondément humaine, intelligente et finement ciselée. Un miroir où l’on se reconnaît tous, que l’on soit en situation de handicap de communication ou non.
En totale maîtrise de sa narration graphique et scénaristique, Bérubé propose une fascinante œuvre hypnotique qui m’est restée en mémoire. Et qui, espérons-le, m’habitera assez longtemps pour me faire prendre conscience de mes propres comportements.
Une bande dessinée à se procurer.
Tristan Demers, Un dîner avec les Pierrafeu, la petite histoire d’une adaptation québécoise, Hurtubise.
Jean-Sébastien Bérubé, Toujours sur scène, vivre avec le bbbégaiment, La Pastèque.
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