Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc : Le triomphe de la Pucelle
par Robert Laplante
Il n’y a rien de plus cruel que de revêtir, selon les volontés impénétrables d’un dieu facétieux, les habits du sombre vilain, honni de l’Histoire, que le temps refuse d’oublier ou d’humaniser.
Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne D’Arc
Je pense à Judas Iscariote, choisi par Dieu pour trahir le Christ. Mais aussi à Pierre Cauchon (1371-1456), évêque de Beauvais, puis de Lisieux, ordonnateur du mythique procès de Jeanne d’Arc et protagoniste de « Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc », une bande dessinée exceptionnelle signée Dorison et Parnotte, le duo qui nous avait donné l’excellent « Le maître d’armes » et la très bonne série « Aristophania ».
23 mai 1430, la pucelle d’Orléans est capturée par les Bourguignons près de Compiègne. Commence alors les tractations pour savoir qui aura le privilège de la juger. L’Église ou l’Angleterre ? Le 3 janvier 1431, l’Angleterre accepte que la justice ecclésiastique, plus précisément Pierre Cauchon, s’en occupe. Après tout, elle a été arrêtée sur un territoire dépendant de Beauvais, son diocèse.
Comme en plus, Cauchon a toujours été associée aux Anglais dans cette guerre qui n’en finit plus, il semble être la personne parfaite pour lui ôter toute crédibilité, détruire son influence parmi la population et remettre en question la légitimité de Charles VII.
Pour arriver à ses fins, il s’organise soigneusement, s’entoure d’ecclésiastiques renommés et prépare méticuleusement les débats. Il mandate même des enquêteurs pour écumer les rues de Domrémy à la recherche de rumeurs sur son compte.
Mais voilà, rien n’entache sa réputation. Pire, elle répond avec intelligence, éloquence et conviction aux interrogations de ses juges. Loin d’être la bergère impressionnable qu’il imaginait, elle s’avère une adversaire redoutable. Tellement que Cauchon commence à douter de sa culpabilité. Lui qui rêvait de la faire taire pour de bon, se questionne maintenant sur ses propres certitudes.
Hélas ! Henri VI, le roi d’Angleterre, et son représentant, Jean de Lancastre, veulent la voir morte. Cauchon doit donc inventer un stratagème pour la condamner tout en lui évitant le bûcher. Cependant, le Tout-Puissant, lui, préfère qu’elle soit victime du supplice du feu. Histoire de mieux servir sa cause peut-être.
Une fois brûlée, elle deviendra une martyre qui galvanisera la France, son accusateur, lui, sera voué à l’infamie éternelle.
On connaît le dicton « tout est bon dans le cochon ». Un proverbe, qui définirait à merveille cette bande dessinée, pourvu qu’on le modifie un tantinet. Parce qu’effectivement, tout est bon dans le Cauchon. Tellement bon qu’elle figure, pour l’instant, en tête de liste du palmarès de mes meilleures lectures de 2026.
Le récit de Dorison est un véritable petit bijou. L’auteur explore avec une dextérité et une aisance rare les coulisses de ce procès spectacle aux mille manipulations et tractations politiques.
Et que dire du dessin évocateur de Parnotte ? Sinon, qu’il donne encore plus de poids aux mots et à l’impitoyable portrait glauque imaginé par le scénariste. Loin d’un Moyen Âge hollywoodien trop propre, Parnotte nous offre une fresque où transpire la cruauté quotidienne de cette France médiévale, écrasée par une guerre beaucoup trop longue et des conditions de vie inconcevables aujourd’hui. Chacune de ses cases sent la sueur, la saleté, les excréments, les ordures, la pourriture, la poussière, la pauvreté, la chaleur, l’humidité et l’insupportable froid de ces hivers interminables.
Une œuvre exceptionnelle.
Liberté
Autre belle trouvaille cette semaine : l’intégrale du triptyque « Liberté » signé Mechner, Le Roux et Chevallier. Une passionnante bande dessinée sur la naissance des États-Unis d’Amérique.
Été 1775, Philadelphie. Sileas Deane, délégué du Connecticut, rencontre secrètement, Benjamin Franklin, Benjamin Harrison, Thomas Jefferson et John Jay. Ces derniers lui demandent d’aller en France acheter des armes, des canons et du matériel militaire pour les insurgés qui en ont bien besoin. En effet, 80 000 habits rouges s’apprêtent à quitter les ports anglais pour en finir avec cette révolte coloniale.
Toutefois, la France ne souhaite pas s’impliquer dans un conflit avec l’Angleterre, première puissance mondiale depuis la conclusion de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Louis XVI n’a surtout pas envie de jouer dans le même film que son prédécesseur Louis XV. L’humiliation de la défaite, non merci ! Le pauvre Sileas Deane a donc peu de chance de parler au roi et à sa garde rapprochée.
Par chance, il rencontre un auteur, célèbre pour ses pièces, ses mots d’esprit, son insolence et son amour pour la liberté, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais. Mieux encore, le créateur du « Barbier de Séville » s’est pris d’affection pour la lutte des insurgés et il est prêt à tout pour les aider.
Écrit comme un thriller de politique-fiction, Mechner échafaude un récit qui, dès la première page, a su me séduire. En mêlant habilement grande et petite histoire, personnages historiques et imaginés, le scénariste concocte une irrésistible saga à la manière de la belle époque de Glénat et de son magazine « Vécu ». Quand, dans les années 80, l’éditeur grenoblois redonnait ses lettres de noblesse et une modernité à la bande dessinée historique, à ce moment, en perte de vitesse.
Efficacement appuyé par le trait classique des dessinateurs Le Roux et Chevallier, Mechner nous entraîne dans une course contre la montre où les coups de Jarnac, les trahisons, les malentendus, les rumeurs et une baraka incroyable s’affrontent constamment pour notre plaisir.
Une très belle surprise en cette fin d’été.
Dorison, Parnotte, Delahaye, Cauchon… ou l’homme qui tua Jean d’Arc.
Mechner, Le Roux, Chevallier, De Cock, Liberté ! Édition intégrale. Delcourt
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