Espérons que non !

 

                                                   


51e

Canada 2038

par Hervé Gagnon

Éditions Alire

428 p



Ah Hervé Gagnon, depuis le temps que je côtoie ses écrits. Les Cathares, les Templiers et les investigations du journaliste Joseph Laflamme sont autant de sujets qui me laissent admiratif devant les connaissances et les compétences de cet historien et communicateur hors pair. Avec « 51e », il signe l’un de ses romans les plus sombres et les plus dérangeants. Il s’agit d’une dystopie dont la puissance réside moins dans l’exotisme du futur que dans la troublante ressemblance avec le monde qu’elle décrit. Il n’a pas eu besoin d’inventer un univers entièrement nouveau avec les trahisons évidentes du « dérangé orange du bocal ». Pour imaginer un Canada annexé aux États-Unis en tant que « 51e État », avec Montréal comme capitale d’un régime autoritaire, il lui a suffi d’exploiter certaines tendances jusqu’à leurs extrêmes conséquences. Montréal devient alors une ville « Orwellien », misérable, où le café est devenu une denrée rare, tout comme d’autres éléments essentiels à notre vie.

Dans ce futur inquiétant, la vie quotidienne se caractérise par des restrictions alimentaires, une censure omniprésente, des exécutions publiques et un nettoyage systématique de la culture québécoise. La loi 101 a été abolie par décret présidentiel, d’abord par le père Fromm et ensuite par le fils, tout aussi magouilleur que son père. Gagnon brosse le portrait d’un monde « plausible » : un avenir possible si certains bouleversements politiques venaient à se produire. Cette proximité avec l’actualité donne au roman une tonalité d’avertissement, hélas, troublante de vérité.

Dans ce monde sombre, l’inspecteur Jean-François Foley et l’agente Alexandra Fils-Aimé, qui dépendent du SPVM pour leur emploi Un boulot effacé puisque la Garde nationale et les services secrets ont repris le contrôle des opérations. Pourtant, c’est à Folet et sa coéquipière que reviendra le « mandat » de retrouver Ellie Beliveau, la fille du gouverneur du 51e État. Elle a disparu. Nous assistons à une maîtrise complète du récit, puisque Hervé Gagnon n’a jamais rien fait à la légère. Il a simplement « poussé le bouchon un peu plus loin » en multipliant les fausses pistes et en brouillant les motivations. Des zones d’ombre surgissent alors, où se mêlent enlèvement, fuite volontaire, résurgence du FLQ et manipulations politiques.

Ce qui est le plus remarquable, c’est l’attention portée aux personnages. Foley, profondément lié à sa fille et à son petit-fils, évolue dans un monde où la sécurité n’est plus qu’un mirage. De son côté, Alexandra s’efforce de soigner sa conjointe atteinte d’un cancer, dans un système de santé qui n’est plus accessible à tous. Ces chemins introspectifs donnent au roman une profondeur émotionnelle bouleversante, qui contraste avec la brutalité du régime en place. Ce polar dystopique d’une intensité remarquable ou l’humour est bien présent, sert de miroir déformant à notre époque actuelle. Chaque page nous rappelle que la liberté, si précieuse aujourd’hui, peut s’évaporer en un instant.

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