« Invisible » aux yeux de tous

 

                                                   

Traumathys

De David Goudreault

Stanké

392 p

Nous les rencontrons quotidiennement et plus souvent dans des endroits tels que le parc Émilie-Gamelin, le carré Viger ou encore les entrées de métro. Mais qui sont-ils vraiment ? Dans un état second, accrochés à des substances toxiques, cherchant à survivre dans cette jungle urbaine, ils sont le reflet tragique de notre société de consommation, avec ses inégalités criantes. Tous les quatre ans, les politiciens échafaudent des solutions pour mettre fin au fléau de l’itinérance. Cependant, quelles sont leurs véritables intentions ? Après avoir lu Traumathys de l’écrivain/travailleur social David Goudreault, inconnu pour moi jusqu’alors, je suis convaincu qu’il a franchi un cap littéraire. Ce roman, vaste, nerveux et solidement ancré dans la réalité interindividuelle, explore l’errance (bien sûr), les troubles mentaux et les dérives institutionnelles avec audace et intelligence. On l’aperçoit rarement dans la fiction contemporaine. C’est un regard puissant sur les gens que la société préfère ne pas voir.

Dès les premières pages, Goudreault jette le lecteur dans l’existence tourmentée de Mathys, un jeune homme en quête de sens, balançant entre clarté d’esprit et épisodes maniaques. Le récit navigue entre le parc Emilie-Gamelin et les coins les plus sombres de la rue Sainte-Catherine, où la survie quotidienne se mue en un ballet de dangers, de solidarités inattendues et de petits drames. L’auteur n’hésite pas à montrer la vérité crue. Il s’est plongé dans l’enquête, comme l’aurait fait Albert Londres à une autre époque.

Ce qui pourrait n’être qu’un récit social se transforme en une intrigue où les services secrets canadiens utilisent Mathys, sans oublier les théories du complot et les dérives bureaucratiques qui s’entremêlent. Goudreault crée ainsi une tension continuelle entre ce que Mathys souhaite et la réalité.



Autour de Mathys gravitent des figures marquantes. Favreau, vieux sage du square Viger qui tient tête au chef des revendeurs de drogues. Dans ce monde en constante évolution, Favreau représente un symbole digne de respect. Nous croiserons également Camille, une jeune femme perdue dans les maisons de crack, qui porte une douleur insondable. France lutte pour ne pas replonger et Florence, un amour éperdu qui donnera à notre héros la force de vivre, mais pour combien de temps ?

Ces personnages, fréquemment inspirés de rencontres tangibles, composent un chœur et ne sont jamais caricaturaux. Chacun possède une histoire, une logique, une manière de survivre. Chez Goudreault, on retrouve une part des Misérables de Victor Hugo.



Goudreault sait faire rire dans les moments les plus sombres, non pas pour minimiser la souffrance, mais pour rappeler que l’être humain demeure, même dans les profondeurs.

Le roman contient également des fiches historiques ou des rapports de police sur des événements réels, des conspirations et plus plus souvent, il traite de la manipulation. Il montre comment les chroniques politiques, les manœuvres institutionnelles et les mythologies contemporaines influencent parfois le commun des mortels, souvent à l’ère actuelle de la désinformation.

Traumathys ne se limite pas à être une narration sur le vagabondage ou la maladie mentale. C’est un récit sur la survie, la dignité. Et Goudreault signe une œuvre vaste, audacieuse, mais toujours profondément humaine.

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