Le massacre du gang Enfield : Le bout de la piste

 

                                                         


Par Robert Laplante

La bande dessinée western a la vie dure. Même si le genre n’est plus aussi populaire que jadis, il continue d’attirer, bon an, mal an, les créateurs qui y voient une occasion parfaite pour explorer les contradictions humaines.

Bien sûr, nous ne sommes plus dans l’âge d’or du western dessiné où les Rawhide Kid et autres Kid Colt étaient prêts à défendre la veuve et l’orphelin devant d’innommables crapules sans foi ni loi. Les nouveaux cowboys, à l’image d’un Far West plus sombre, sont maintenant moins archétypaux que leurs prédécesseurs et beaucoup plus tourmentés.

Le massacre du gang Enfield

Oklahoma 1906, le fameux cirque ambulant du Doc Malady sillonne les routes du Sooner State, divertissant les Oklahomiens de ses histoires de l’Ouest mythique. Parmi les attractions qu’il trimballe avec lui se trouve le cadavre momifié de Montgomery Enfield. Un terrible voleur de grand chemin, qui, avec son gang, terrifia le comté texan d’Ambrose.

Trente et un ans après sa mort, Enfield continue d’inspirer la crainte chez les spectateurs du cirque itinérant. Ces derniers écoutent, impressionnés, Doc Malady, un brin cabot et mélodramatique, évoquer sa tragique fin : il a été abattu par un groupe de justiciers-citoyens.

Un beau récit édifiant, manichéen à souhait, raconté par un excellent bonimenteur pour satisfaire une audience en mal de sensations fortes et de morale.

Mais, si Malady avait menti. Et si Enfield et ses « compadres » avaient été plutôt victimes des ambitions personnelles d’un pathétique notable qui voyait dans la présence de cette bande de criminels une occasion pour assouvir sa soif de pouvoir et de prestige.

Traduction française de « The Enfield Gang Massacre » (2024, Image Comics), « Le massacre du gang Enfield » est un coup de poing au visage. Une impitoyable BD épique, qui raconte les derniers jours de cette association de braqueurs qui a terrorisé ce comté perdu, proche de la frontière mexicaine, emporté dans une inéluctable spirale de violence.

En 192 pages, le scénariste Chris Condon peint les aspects les plus noirs de la psyché américaine. À travers la quête des vigilantes de Fort Lehane, Condon illustre, avec ses mots percutants, toute la brutalité de cette société américaine, inégalitaire, imprévisible, impulsive, prête à des simulacres de justice pour satisfaire son besoin de vengeance. Séduite par les promesses des baratineurs aux ambitions démesurées et dissimulées, elle s’enfonce dans une malédiction infernale qui la corrompra jusqu’à son âme.

Avec un sens de l’observation infaillible, Condon décortique avec la précision d’un chirurgien la psychose contagieuse qui gangrène cette petite ville au cœur de la fournaise texane et qui l’amène à mettre de côté son humanité au profit d’une vendetta sauvage.

En six chapitres, le scénariste, appuyé par le trait nerveux et sans concession de Jacob Phillips, raconte une impitoyable tragédie qui ne serait pas reniée par le cinéaste Sam Peckinpah. Elle s’inscrit parfaitement dans cette réinterprétation d’un Ouest légendaire, beaucoup plus rouge, cruel et poussiéreux que celui de Rawhide Kid, Kid Colt ou Ghost Rider.

                                            


Le mage du Kremlin.

Quand je pense à violence, manipulation et beaux parleurs, je ne peux m’empêcher d’y associer le nom de Vladimir Poutine, tsar de la nouvelle Russie, l’homme qui fait trembler l’Europe et l’Occident depuis son accession à la plus haute fonction russe.

C’est justement à son irrésistible marche vers la présidence que se consacre l’écrivain et conseiller politique italo-suisse Guiliano da Empoli dans son roman « Le Mage du Kremlin » (2022).

Après son triomphe international, le livre a été adapté en film en 2025 par Olivier Assayas (réalisateur de « Carlos » en 2010), et en bande dessinée par Luc Jacamon, connu pour sa série « Le tueur ».

Moscou, mars 1991. Vadim Baranov, artiste devenu producteur télévisuel, est convoqué par Boris Berezovsky, magnat des médias et proche du gouvernement russe. La rumeur raconte qu’il aurait même sauvé la campagne de Boris Eltsine. Berezovsky aime bien Baranov et lui a proposé de mettre ses talents au service d’un nouveau candidat à la tête du pays. En effet, Eltsine, avec ses deux mandats et ses cinq infarctus, est hors course. On doit donc le remplacer.

Ils doivent toutefois fonder un parti et surtout dénicher un visage inconnu qui saura séduire les électeurs. Sur ce dernier point, Berezovsky estime avoir l’individu parfait : l’ancien directeur du FSB, un homme facilement influençable, qui suivra ses points de vue à la lettre, Vladimir Poutine.

Hélas ! Poutine est loin d’être autant manipulable que le croit Berezovsky. Comme jadis le golem du rabbin Juda Löw ben Bezalel, Poutine échappe à son créateur et devient rapidement incontrôlable. Il n’en fait qu’à sa tête, écoutant à peine les avis de son nouveau conseiller, Vadim Baranov.

Passionnante bande dessinée qu’on lit d’une traite, « Le mage du Kremlin », un thriller de « politique-presque-fiction » est aussi fascinant qu’inquiétant.

Comme un équilibriste talentueux, Jacamon danse avec brio sur le mince fil qui sépare la réalité de la plausibilité, là où tout est possible.

Comme à son habitude, son récit est appuyé par son dessin élégant qui traduit à merveille cette Russie, sur le bord du chaos depuis « la fin de l’histoire », pour reprendre Francis Fukuyama, qui rêve de redevenir cette puissance qui faisait trembler l’Occident.

Bande dessinée efficace, l’adaptation de Jacamon est une bluffante incursion dans les coulisses de la fabrication d’un dictateur impitoyable, qui a fait plier les genoux à tous ces oligarques qui s’étaient partagé le cadavre encore chaud de l’URSS.

Une belle réussite.

Chris Condon, Jacob Phillips, Le massacre du gang Enfield, Delcourt.

Luc Jacomon d’après le roman de Giulaino da Empoli, Le mage du Kremlin, Casterman.

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