The Painted Crime/Dernière Aube : Sous le soleil de Satan.

 

                                                  


Par Robert Laplante

Il y a des villes qui semblent gangrenées par un mal qui les pourrit de l’intérieur. On pense à Gotham, la mythique mégalopole de Batman, à La Nouvelle-Orléans et pourquoi pas à Los Angeles. Des cités qui ont peut-être été construites sur des terres damnées, contaminées par une malédiction qui ronge chacun de leurs habitants.

The Painted Crime

Los Angeles, hiver 1947. Peter Graham, ancien G.I., devenu détective privé, lève un lièvre qu’il n’avait pas prévu. Entre deux enquêtes, il décide d’honorer la promesse faite à son frère d’armes, mort dans ses bras sur un champ de bataille européen. Avant de trépasser, son pote de régiment lui avait demandé de donner sa trompette à son jazzman de frangin.

Mais voilà, le frérot est aux abonnés absents depuis quelques semaines. Plus personne ne sait où il crèche. Et à l’occasion, c’est bien connu, quelques insistantes questions indiscrètes et quelques visites inopportunes peuvent mettre en place une spirale de violence et de révélations incendiaires imprévues. Surtout, quand elles concernent de puissants individus occultes qui n’aiment pas être dérangés.

Le captivant polar graphique « The Painted Crime » est une bande dessinée sympathique aux sonorités des mélodies littéraires composées par Dashell Hammet, Mickey Spillane, Raymond Chandler et autres David Goodis.

Bien sûr, je pourrais reprocher à la bande dessinée son classicisme, et avec raison. C’est vrai qu’elle ne réinvente rien, qu’elle ne repousse par les frontières du roman noir, et qu’elle respecte intégralement, peut-être même un peu trop, ses grandes caractéristiques. Mais pourquoi le ferais-je, puisque le bédéiste m’a offert une enquête efficace qui a gardé mon attention de la première à la dernière page ?

Martino propose avec un cynisme réjouissant une balade crépusculaire dans une municipalité fantasmée, tout aussi dysfonctionnelle et menaçante que celle de James Ellroy, qui avale et broie tout ce qu’elle rencontre.

Comme quoi les communautés urbaines les plus ensoleillées peuvent avoir des côtés ténébreux.

                                           


Dernière aube.

S’il y a une ville qui est diaboliquement séduisante, c’est bien La Nouvelle-Orléans. En effet, la « City That Care Forgot » se métamorphose au gré des désirs de ceux qui y habitent ou qui la visitent. Capturer l’essence de « The Big Easy » semble impossible. C’est comme si tous les visages du chaos s’y fusionnaient pour donner naissance à une création unique et novatrice, à la fois anarchique et structurée, sombre et lumineuse, éthérée et lourde, et résolument belle, même dans sa laideur la plus profonde.

La Nouvelle-Orléans est une énigme pour moi, un véritable aimant hypnotique qui m’attire et me repousse. Elle l’est aussi pour John Martyrossian, un exécuteur qui a passé sa vie à écumer les bleds de la Louisiane à la demande de son patron, un mafieux russe.

À la retraite en Floride, le vieux tueur à gages doit y retourner pour rendre un service à son ancien employeur. Ce dernier désire retrouver la fille d’un puissant couple afro-américain. Toutefois, Martyrossian n’est pas seul sur le coup, le FBI y est aussi. Il devra donc s’associer avec le G-Men, Matthew Ferrara, pour essayer de démêler cette affaire sulfureuse qui risque d’en éclabousser plus d’un.

Une collaboration qui peut paraître surprenante, mais qui ne l’est pas tant que ça. Le FBI l’avait déjà fait avec Gregory Scarpa, tueur à gages de la famille Colombo. Scarpa, comme nous le rappelle le film « By Any Means » (Bratton, 2026) aurait aidé les fédéraux à retrouver certains coupables trop bien protégés pour être inquiétés par la justice. Tout comme Scarpa, Martyrossian peut aller là, où les flics ne peuvent pas.

Collaboration entre l’auteur de polar et cinéaste Jérémie Guez et le regretté dessinateur Attila Futaki (disparu à 39 ans en 2024), « Dernière Aube » est une surprenante bande dessinée anxiogène et glauque à souhait.

Il faut dire que Futaki est un véritable maître de la mise en scène. Sa nouvelle Orléans est inquiétante, presque « gothamienne ». Sous sa plume inspirée, trempée dans la peur et la sueur, elle devient la représentation d’une Sodome aux mille péchés qui se consume de l’intérieur, comme l’était celle évoquée par Allan Parker dans son incontournable film « Angel Heart » (1987).

Si Futaki est aussi efficace, c’est grâce à Guez, qui échafaude un scénario haletant où le lecteur est projeté, pour son plus grand plaisir, dans les rues les plus obscures et les plus malveillantes de « the Crescent City » où déambulent les damnés d’une nuit qui ne se termine jamais. Avec ses mots, le réalisateur lui élabore un théâtre parfait pour qu’il puisse faire une ultime démonstration de toute la richesse de sa palette graphique.

Un polar classique de qualité.

Stefano Martino, The Painted Crime, Glénat.

Attila Futaki, Jérémie Guez, Dernière Aube, Aire Noire, Dupuis.

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