La faim justifie les moyens ?
Grangou
De Stanley Péan
Éditions Mains Libres
192 p.
Je n’exagère pas en disant que j’ai hâte de lire le nouveau
roman de mon ami Stanley Péan, un mélomane de jazz tout comme moi.
En effet, pendant les trente dernières années, nous avons souvent
discuté des bienfaits des trompettistes Miles Davis et Eddie
Brisseaux, du pianiste Bill Evans, du saxophoniste John Coltrane,
parfois de la réinterprétation de Bluesette par Eddie Brisseau, et
de grands orchestres, surtout celui de Duke Ellington. Depuis 2009,
il est à la barre de quand le jazz est là (ICI Musique). Malgré
son emploi du temps chargé, il ne cesse d’écrire et de chercher
des idées pour des nouvelles ainsi que pour ce roman. Ce dernier
devait certainement mijoter depuis longtemps dans sa tête. Ce roman
gothique, imprégné de l’humidité tropicale d’Haïti et de ses
effluves de Riz Djon Djon, m’a évoqué : La poupée sanglante
de Gaston Leroux, certains écrits de Gustave Lerouge, de Lewis
Carroll, et pourquoi pas de Conan Doyle. C’est ce que le regretté
Francis Lacassin nommait « passagers clandestins ». Grangou,
par l’utilisation de son verbe, renforce une fois de plus sa
réputation d’auteur québécois d’origine haïtienne, ayant vécu
au Saguenay, qui excelle à fusionner le merveilleux, la mémoire
collective et parfois les drames d’un peuple oublié de tous, en
particulier en ce moment, alors qu’Haïti est ravagée par des
conflits armés entre factions.
L’intrigue, oui, parce
qu’il a des bribes d’un roman policer, commence par la mort de
Claudio, un propriétaire terrien aisé du nord d’Haïti. Son jeune
neveu, Philippe Chevallier, accompagné de son épouse Claire, se
rend à ces funérailles ainsi qu’à la succession. Ce qui devait
être un court séjour se transforme rapidement en une enquête
troublante lorsque Philippe découvre qu’il est l’unique héritier
de la propriété familiale, le Grand Havre. Bérénice, veuve du
défunt, n’habitera pas dans cette magnifique résidence, car elle
est trop dangereuse et trop cynique.
Partant de cette
supposition, Péan brode une histoire où les tensions familiales se
mêlent à des événements étranges. Des pièces dissimulées
refont surface dans la maison, de vieux cahiers révèlent des
secrets enfouis et une marque mystérieuse apparaît sur la peau de
Claire. Au fil du temps, vous réaliserez que la « grangou »,
qui se traduit par « faim » en créole haïtien, dépasse une
simple sensation physique et deviendra une force symbolique
profondément enracinée dans l’histoire et la mémoire nationale.
Cela est d’autant plus vrai que l’oncle Claudio traînait
« quelques gamelles » parfois embarrassantes.
C’est
une fusion réussie entre le roman familial et le fantastique, avec
une réflexion sur l’identité haïtienne, d’hier à aujourd’hui.
Philippe n’échappe pas à son destin. Saluons donc le retour d’un
auteur de longues fictions nourri de grands classiques.
Avec
Grangou, notre ami Stanley renoue avec certains de ses thèmes de
prédilection : la frontière mouvante entre le réel et
l’invisible, le poids du passé et la persistance des blessures
historiques. Bien que ce livre soit court en termes de pages, il est
intense et captivant. Il illustre à quel point l’écriture de
l’auteur est précieuse, tout comme la collaboration entre le
trompettiste Miles Davis et le génie du chef d’orchestre Gil
Evans.

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