La grande cueillette, des champignons et une tortue.
Par Robert Laplante
Rêver un impossible rêve//Porter le chagrin des départs/Brûler d’une possible fièvre/Partir où personne ne part/(…) Telle est ma quête/Suivre l’étoile/Peu m’importent mes chances/Peu m’importe le temps/Ou ma désespérance, chantait Jacques Brel dans « La quête » chanson phare de « L’homme de la Mancha ».
Une chanson qui aurait pu coller à la peau d’Omic, l’héroïne de « La grande cueillette », d’Alexandre Fontaine Rousseau et de Thom. Ou au Serge Fiori de « L’Heptade », sur lequel le journaliste Jean-Christophe Laurence vient d’écrire un captivant livre.
La grande cueillette.
Omic est une tortue mycologue. Avec son ami Baltar, un ancien puissant sorcier, elle veut explorer la vieille mine où, paraît-il, se trouvent des champignons rares, peut-être même uniques.
Le hic, c’est qu’elle est sous le contrôle d’une nécromancienne aveugle et de ses orcs inquiétants. Pour y aller, les deux compères engagent Lyca, une gardienne de la forêt, qui connaît le territoire comme le fond de sa poche. Mais on le sait, les quêtes sont toujours plus compliquées qu’on l’imaginait au départ.
Bande dessinée, née de la rencontre entre Alexandre Fontaine Rousseau et Thom, « La grande cueillette » est une de mes plus belles surprises de l’année. Une bande dessinée passionnante, racontée de main de maître par deux artistes qui s’amusent comme des petits dingues dans ce monde absurde qui en doit autant à Tolkien qu’aux Monty Python.
Alexandre Fontaine Rousseau, un de nos scénaristes les plus déjantés, se fond à merveille dans l’univers silencieux de ce fabuleux dessinateur qu’est Thom. Fontaine Rousseau, qui est habituellement plus volubile, trouve dans le sympathique trait de Thom, qui m’a rappelé celui de Mic Delinx dans « La jungle en folie », le véhicule parfait pour donner vie à son théâtre de « cartoon ».
Le résultat est une fantasy animalière totalement délirante, pleine de surprises, d’humour et de grandes aventures. Une irrésistible quête sur des terrains mille fois visités, certes, mais que le duo arpente avec un respect notable et une bonne humeur communicative.
Harmonium, l’heptade.
Nous sommes tous familiers avec « l’Heptade » d’Harmonium, considérés comme l’un des microsillons canadiens les plus influents et les plus pertinents de l’histoire.
Jean-Christophe Laurence, journaliste pour La Presse, n’était pas encore né quand le groupe de Serge Fiori a présenté aux Québécois l’album, peut-être, le plus ambitieux de notre histoire.
C’est plutôt en 1986, grâce à Julie Giguère, qu’il l’a découvert. Lui, le ti-cul de quatrième secondaire d’une école de Québec s’initie à une musique comme il n’en avait jamais entendu.
Avec cette rencontre, le futur journaliste trouve son groupe, son look, son style, son son. Pas évident d’aimer Harmonium dans une époque qui carbure aux nouveaux romantiques, à The Cure, à Depeche Mode, à Indochine, etc.
« Mais l’heptade c’est déjà l’ancien temps, Jean-Christophe n’avait même pas 15 ans », aurait pu chanter Sylvain Lelièvre. Et, plus il avance en âge, moins il assume son amour « harmoniumesque ». Timidement peut-être, du bout des lèvres comme un plaisir coupable dont on a un peu honte.
Normal, me direz-vous, les décennies 90 et 2000, marquées par la fin du punk, le grunge, le son de Manchester et toutes les variantes du rock alternatif, ne sont pas de bonnes années pour clamer publiquement son intérêt pour une formation vouée aux limbes de notre amnésie nationale. Surtout, quand on est un journaliste culturel au quotidien de la rue Saint-Jacques, où on se doit d’être constamment aux premiers rangs de la parade. Prestige oblige.
Mais prestige ou pas, Laurence aime profondément Harmonium. Le décès de Fiori, le deuil collectif du Québec et les émouvants hommages qui ont suivi, lui a peut-être donné le goût de se réconcilier avec le « band » si important dans sa construction identitaire. Je ne sais pas. Je n’oserai pas m’avancer sur ce terrain glissant.
Ce que je sais, par contre, c’est que son ouvrage est déjà un incontournable pour les admirateurs du groupe, de l’heptade, de la musique québécoise et de la musique, point. Un trop court bouquin (109 pages) qui nous amène dans les coulisses d’une création hors norme.
Pendant plusieurs mois, le journaliste a rencontré plusieurs des intervenants qui ont permis de concrétiser ce projet titanesque et de le faire vivre en studio, sur vinyle et sur les routes du Québec, du Nouveau-Brunswick, du Canada, de la Californie et de l’Europe, où le groupe accompagna Supertramp lors de certains arrêts de la tournée européenne d’« Even in the Quietest Moments ».
Le résultat est un passionnant portrait, peint par ceux qui l’ont vécu, des coulisses de cet album mythique. Et si l’on peut regretter le silence de Michel Normandeau, qui semble n’avoir jamais réglé ses différends avec Fiori, de Neil Chotem, de Denis Farmer, de Robert Stanley et de Serge Fiori (tous morts avant qu’il puisse les interviewer), le bouquin de Laurence est lumineux. J’y ai retrouvé le même souffle, la même rigueur et la même passion que chez certains de ses confrères de la presse rock (Barney Hoskyns, Peter Guralnick et autres Nick Tosches).
Avec son écriture vivante et dynamique, Laurence propose une lettre d’amour tout en nuance et en affection, sans pour autant verser dans une hagiographie un peu trop fan.
Je ne réécouterai plus « l’heptade » de la même façon.
Alexandre Fontaine Rousseau, Thom, La grande cueillette, Pow Pow.
Jean-Christophe Laurence, Harmonium, l’heptade Boréal.


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