La mémoire des unes et du temps

 

                                                         


Les filles du 9 juin

Par Maylis Besserie

Grasset

457 p


Si vous passez par le village d’Oradour-sur-Glane, situé dans le département de la Haute-Vienne, votre première impression sera celle d’un lieu hanté, préservé dans un état d’arrêt soudain, comme ce funeste 10 juin 1944. Les 642 personnes innocentes furent assassinées par les soldats de la division « Das Reich », qui remontaient vers les plages du débarquement. Une journée plus tôt, soit le 9 juin, et toujours par la même division sanguinaire, 99 hommes furent pendus dans la petite ville de Tulle, située à 110 kilomètres de sa « ville jumelle ». L’histoire dans l’histoire, voici le coeur du fascinant roman historique de Maylis Besserie. Je ne comprends pas qu’il ne figure pas au palmarès du Goncourt. Grâce à son roman « Les Filles du 9 juin », elle a créé une œuvre majuscule qui mérite toute notre attention. J’ai lu beaucoup de livres sur la Seconde Guerre mondiale, et celui-ci se distingue par sa qualité exceptionnelle. En s’appuyant sur les événements tragiques de Tulle du 9 juin 1944 et en tant que native de cette région, à la résistance, elle a tissé une vaste toile familiale où les cicatrices du passé résonnent encore à travers plusieurs générations.

L’intérêt de l’ouvrage ne se limite pas à la narration des événements. Bien qu’il traite de la chronologie des faits, l’auteur a décidé de se concentrer sur les répercussions émotionnelles de la catastrophe à travers le prisme de trois femmes, ce qui est assez rare dans ce genre d’occasion. Elle accorde une attention particulière aux personnages rescapés.

Le roman est construit autour de trois figures féminines : Hortense, la mère Louise, sa fille, et Zoé, la petite-fille. Trois générations unies par un même drame, mais qui l’affrontent de manières différentes. Hortense assiste à l’exécution de son mari alors qu’elle est sur le point d’accoucher. Louise, née le jour même du massacre, a grandi dans l’ombre d’un père absent, luttant contre des crises de colère terrifiantes, tout en élaborant un plan pour que justice soit rendue, même si cela va à l’encontre de la loi, qui pourrait parfois protéger les meurtriers. Quant à Zoé, la petite-fille, elle incarne une forme de réconciliation grâce à la transmission de la mémoire et à l’enseignement. Cette structure en triptyque confère une puissance remarquable à ce roman historique, méritoire en ces temps où l’on trouve malheureusement de fausses nouvelles et du révisionnisme.

Le véritable sujet des Filles du 9 juin n’est peut-être pas le massacre de Tulle, mais plutôt ce qui survit à ce drame. L’auteure montre avec justesse comment un événement traumatisant s’insinue dans les routines quotidiennes, les secrets familiaux, les colères refoulées et les peurs transgénérationnelles. La guerre devient alors une présence diffuse qui s’efface difficilement, malgré les décennies.

Longtemps, les récits sur la Seconde Guerre mondiale ont mis en vedette les combattants, les résistants et les figures politiques. Ici, ce sont les femmes qui occupent le centre du récit. Elles racontent comment les familles continuent de porter les cicatrices de la violence passée.



L’écriture de Maylis Besserie est minimaliste, élégante et profondément respectueuse de son sujet. Elle évite le pathos et privilégie l’émotion juste. Cette approche renforce encore la puissance du récit. À la fin de la lecture, on a l’impression de connaître des personnages dont les souffrances et les aspirations transcendent largement le contexte historique qui les entoure.

Oui, c’est un roman qui se révèle être une œuvre ambitieuse et profondément émouvante, écrite avec « de la sueur, du sang et des larmes » pour paraphraser Winsotn Churchill. Il met en scène le destin de trois femmes unies par une tragédie commune, rappelant ainsi que les conflits armés ne s’arrêtent jamais vraiment. Ils persistent dans les souvenirs, les absences et les questionnements transmis aux générations futures. Une œuvre puissante qui s’impose d’emblée comme l’un des romans marquants de cette saison littéraire.

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