Les fantômes du Forum : Un be-bop sur glace.
Par Robert Laplante
« Les gens attendent des héros qu’ils exaltent les qualités et les valeurs propres au groupe, afin de s’admirer en les admirant », a écrit le sociologue français Christian Pociello dans « Le rugby ou la guerre de styles » (Métailié, 1983).
Les héros jouent un rôle fondamental dans nos sociétés. Ils sont des outils majeurs dans la réappropriation d’une estime nationale et la redécouverte d’une conscience collective. Et ce, peu importe qu’ils soient issus, du monde de la culture, des affaires, de la science ou du sport.
Les fantômes du Forum.
Montréal, 2009, Catherine est journaliste pour un grand média montréalais. Malheureusement, elle n’a plus la cote auprès de ses patrons. Après lui avoir retiré son émission, ils lui offrent l’animation d’un blogue célébrant le centenaire des Canadiens de Montréal, icône identitaire et rassembleuse des Québécois, toutes tendances politiques, langues, classes sociales, couleurs de peau et obédiences religieuses confondues.
Mais comment écrire sur les Glorieux sans reprendre tout ce qu’on répète ad nauseam depuis 100 ans ? Émile Laplante pourrait, peut-être, être la solution pour revisiter l’histoire archiconnue de la Sainte-Flanelle. Après tout, l’ancien soigneur du club, maintenant âgé de 91 ans, a sûrement un répertoire de savoureuses anecdotes à partager.
Entrevue après entrevue, Laplante raconte son Canadien. Celui qui a redonné aux Canadiens français une fierté qu’ils avaient peut-être perdue à force d’être des porteurs d’eau, soumis aux volontés des riches anglophones, des curés, des politiciens et d’une certaine petite bourgeoisie francophone un peu trop collaboratrice.
Mais le préparateur physique n’est pas qu’un amoureux du hockey, il est aussi un très grand amateur de jazz. Chacune de ses réminiscences sportives porte l’empreinte de cette musique, irrésistible outil pour les Américains et les Canadiens de descendance africaine pour retrouver cette confiance confisquée par les années d’esclavage et le racisme de la société blanche nord-américaine.
Tout au long de ses confidences, Laplante fait danser jazz et hockey sur une mélodie mélancolique, chaude et résiliente. Comme si les notes de Bird, du Prince des Ténèbres, du Duc, du Maharajah du piano, de Dizzy et des autres jazzmens résonnaient dans les élégants coups de patin du Rocket, du Boomer, du Gros Bill et de tous ces Émile « Butch » Bouchard qui ont été membres de l’équipe. Deux visages différents pour le même désir de respect, d’égalité, de poursuite du bonheur et d’autonomie.
Bande dessinée magnifique, une de ses meilleures, « Les fantômes du Forum » m’a impressionné. Il faut dire que ce dialogue entre hockey et jazz est particulièrement inspirant. Girard patine sur cette glace musicale avec une grâce, une fougue et un enthousiasme que n’aurait pas renié le Démon blond. Avec le résultat qu’il raconte son hockey et son jazz avec la même passion que celle qui animait Maurice Richard quand il terrorisait les adversaires du Canadien.
À partir de morceaux de l’histoire des « Habs » et du jazz, le créateur compose une symphonie dessinée où les exploits sportifs s’entremêlent à ceux des corsaires de la note bleue sur fond de mutation sociale. Une courtepointe musicale séduisante au parfum de « Jazz Thing », l’enivrante chanson de Gang Starr et Branford Marsalis tirée du Mo' Better Blues (1990) de Spike Lee.
En pleine maîtrise de son trait, Girard repousse en douceur ses frontières graphiques. On pense notamment aux couleurs vives qui transforment certains épisodes jazzistiques en pure extase, et à ses nombreux clins d’œil culturels, dont cette référence réjouissante à la mythique affiche du film d’Otto Preminger : Anatomy of a Murder (1959).
Manifestement, Philippe Girard a atteint cette légendaire note bleue que recherche tous les « musicos ».
Une histoire des résistances noires américaines.
Le 6 juillet 2016, Philando Castile, un Afro-Américain, est assassiné par un flic du Minnesota devant sa femme et sa fillette. Une bavure policière comme il s’en commet trop. Filmées par sa conjointe, les images du meurtre sont diffusées sur les réseaux sociaux et provoquent une onde de choc.
Ben Passmore, bédéiste indépendant et héros de ce récit, bien que révolté par cette mort, ne se sent pas concerné par cette colère qui envahit les rues. Pour briser son apathie, son père décide de lui transmettre une version de l’histoire des Américains d’ascendance africaine qu’il n’a pas le droit d’ignorer, celle qu’ils subissent quotidiennement et non pas celle édulcorée par les libéraux blancs.
Troublante bande dessinée, « Une histoire de résistances noires américaines » est un bouleversant panorama des différents visages d’une lutte toujours aussi pertinente et actuelle.
De Robert Charles, à BLM, en passant par les Black Panthers, Assata Shakur, le mouvement Move, Malcom X, les Crips et autres Robert F Williams, Passmore illustre cette résistance afro-américaine condamnée, pour pouvoir vivre et non plus survivre, à détruire les mensonges de la société américaine, cachés sous ses promesses de bonheur et d’égalité.
Véritable grenade dégoupillée qui explose en pleine gueule de notre aveuglement volontaire, « Une histoire des résistances noires » est une bande dessinée dynamique, rythmée et superbement racontée par un auteur en parfait contrôle de ses moyens et de son indignation.
Si les propos sont durs et sans concession, ils sont néanmoins essentiels pour nous permettre de mieux comprendre une lutte trop souvent interprétée par le prisme des idéaux des Américains libéraux et blancs. Ceux-là mêmes qui n’ont pas toujours écouté la parole des Afro-Américains, du moins celles qui ne correspondaient pas à leur bout de la lorgnette.
Une bande dessinée qui ne laisse personne indemne.
Philippe Girard, Les fantômes du Forum, La Pastèque.
Ben Passmore, Une histoire des résistances noires américaines, Steinkis.


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