Les glaces : la débâcle des embâcles.

 


                                                        

Par Robert Laplante

Il y a des lectures qui viennent nous frapper au plus profond de notre être, qui nous ébranlent, qui interrogent nos comportements inconscients et dont le souvenir refuse de nous quitter. Il y a des lectures qui sont essentielles. « Les glaces », adaptation en bande dessinée de la pièce du même nom de Rébecca Déraspe, résonne encore en moi.

Les glaces

Montréal, quelque part au début du mouvement #metoo, Vincent, professeur d’université, grande gueule, féministe tonitruant et nouveau père, reçoit un texto directement envoyé d’une adolescence qu’il aurait préféré oublier. Un court message. Peu de mots, mais tellement chargés de sens. Une ancienne flamme, Noémie, l’accuse de viol. Mais c’était il y a si longtemps, lorsqu’il était jeune et con, au moment où il ne savait pas la signification du consentement, à l’époque où un non pouvait peut-être être un oui qui s’ignorait.

Passablement amoché, parce qu’il est aussi amoureux de la dive bouteille, il sombre dans un sommeil alcoolisé jusqu’au moment où sa blonde, Marianne, lui demande de quitter l’appartement et la vie qu’ils partagent. C’est que Marianne a mis la main sur le texto compromettant qu’il n’a pas fait disparaître.

Expulsé de son nid douillet, Vincent fuit vers son Rivière-du-Loup natal, à la recherche de son adolescence, enfouie au plus profond de son âme. Peut-être pour comprendre ou pour se convaincre qu’il est innocent. Mais c’est bien connu, s’enfoncer dans les tréfonds les plus sombres de la psyché humaine, n’est pas sans risque.

Superbe bande dessinée signée Yoakim Bélanger, « Les glaces » est l’une des lectures les plus troublantes de mon année littéraire. Véritable électrochoc, qui m’a rappelé sous certains aspects le film « Mourir à tue-tête » (Anne Claire Poirier, 1979), « Les glaces » m’a frappé directement dans mes certitudes.

L’artiste et dessinateur illustre magnifiquement le texte intelligent, tout en nuances et en émotion, de Rébecca Déraspe. Loin d’être un pamphlet ostracisant et manichéen, « Les glaces » est plutôt un regard en demi-teinte, ni noir, ni blanc, d’une empathie contrôlée, sur ces monstres qui n’en sont pas tous. Parce que quelques fois, ils ne sont pas ces archétypes du mal qu’on aime bien nous montrer. En tout cas, Vincent, lui, ne l’est pas.

Avec son trait vaporeux, vaguement imprécis, comme les réminiscences floues d’un mauvais rêve imbibé de trop d’alcool, le bédéiste se glisse dans les mots de la dramaturge avec une aisance et une authenticité remarquable. Brillamment, l’artiste multidisciplinaire donne une vie propre sur papier à ce tremblement de terre ordinaire destiné à l’origine pour la scène.

Avec brio, Bélanger exploite et transcende les codes et le langage de la bédé pour projeter le média vers de nouvelles frontières, comme si d’un coup la peinture, le théâtre et la bande dessinée fusionnaient. Chaque dessin, véritable scalpel qui déchire notre conscience, devient, dès lors, une troublante illustration de nos incompréhensions, de nos lâchetés, de nos difficultés communicationnelles et de nos mensonges, ceux qu’on raconte aux autres et ceux qu’on se conte en essayant d’y croire.

                                    


Intimadum Circus.

Pour conclure les critiques de la semaine, une seconde BD qui nous ramène au joyeux temps de l’adolescence. Enfin, pas si heureux que ça, quand on pense à Vampyra, alter ego de l’autrice Mélanie Germain et personnage principal de la sympathique bédé « Intimadum Circus ».

Québec, début des années 90, Vampyra entre au secondaire, le parcours le plus ardu de la vie. Après les douces années du primaire, elle doit maintenant affronter cette cruelle jungle remplie d’adolescents en quête identitaire, prêts à détruire la confiance des autres pour affirmer la leur et rejoindre la meute.

Le passage au secondaire n’est pas des plus mémorables pour Vampyra. Rejetée par les autres, elle est constamment victime d’humiliation et d’intimidation par certains de ses collègues étudiants. Jusqu’au moment où elle rencontre Jacynthe et Papillon, elles aussi victimes de ces brutes.

Ensemble, elles vont apprendre à survivre, à grandir et à transformer cet enfer banal en quelque chose de victorieux. Même si pour Jacinthe, atteinte du VIH après une transfusion sanguine, le bout de chemin sera beaucoup plus tôt que prévu.

Amusante bande dessinée, « Intimadum Circus », malgré son propos qui pourrait de prime abord sembler lourd, est pleine de bonne humeur, d’optimisme, de bienveillance et de résilience.

Sans tomber dans un misérabilisme et une victimisation facile, le récit de Mélanie Germain peint une chouette chronique quotidienne de l’adolescence tranquille où l’intimidation ordinaire se bute à la force de l’amitié et de la coopération. Papillon, Jacinthe et Vampyra, loin d’être des victimes passives, deviennent de véritables battantes. Elles se comprennent, se complètent et ne se laissent pas intimider par ces intimidateurs qui ne tirent leur puissance que de celle que les autres leur accordent.

Œuvre maitrisée, inspirée de sa propre expérience, « Intimadum Circus » est aussi pleine de trouvailles et de clins d’œil aux années 90 (dont le souvenir du chanteur Léandre) qui la rendent attachante.

J’ai bien hâte de lire ses prochaines bédés.

Rébecca Déraspe, Yoakim Bélanger, Les glaces, Écosociété.

Mélanie Germain, Intimadum Circus, Éditions Rémi Paradis.

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