Des surprises sous l’arbre
Noël approche. Pour ce qui est de notre modeste blogue, l’année écoulée fut exceptionnelle, puisque vous êtes plus de 7000 à nous suivre chaque mois. En tant que « des passeurs » passionnés par la littérature dans toutes ses dimensions, nous sommes heureux de partager notre amour pour les mots. Après le palmarès rutilant de mon ami Robert Laplante, un ami indispensable depuis plus de 35 ans, voici celui de votre humble signataire. Une une sélection éclectique de biographies remarquables écrites par des gens d’ici ,des bande dessinées dont une captivante sur les aux gorilles du général de Gaulle. . Je tiens également à rendre hommage à Gérard Chaliand, un géo politicologue qui nous a quittés cette année après avoir consacré plus de cinquante ans à l’étude des conflits. Bien sûr, nous n’oublions pas les romans policiers, parfois teintés d’espionnage. Nous vous souhaitons un très joyeux Noël à vous toutes et toutes.
Je pourrais dire que j’attendais avec impatience cette biographie. Quand la rentrée littéraire automnale a débuté, j’avais sur mon radar celle consacrée au réalisateur Jean-Marc Vallée par le duo Olivier Bourque/Ismel Houdassine, puis la « révélation » Beau Dommage. Par souci d’honnêteté, je dois dire que l’auteur, Jean-François Brassard, est un journaliste intègre depuis trente ans et qu’il est mon ami. Tenace, il a su dépasser le cadre d’une simple biographie. Un hommage rempli de passion et d’attention aux détails, qui raconte l’esprit d’une formation consacrée à des chansons légendaires, avec ses sommets et ses creux. Un périple musical qui est aussi l’histoire d’une des plus belles réussites. Un présent précieux à déposer sous le sapin avant l’heure !
Un amour de jeunesse musicale qui est devenu une imposante biographie vivante et passionnée. D’où vient le déclic de cette aventure qui vous a happé pendant deux ans… sans oublier vos trente ans de journalisme pour Echo-Vedettes, qui ont sans contredit nourri cette passion ?
Jean-François Brassard : C’est la maison d’édition Les Malins qui en a eu l’idée. Le travail devait se faire à deux auteurs, mais l’autre personne s’est désistée — littéralement — la veille de la signature du contrat. J’ai quand même rencontré l’éditeur. Trois choix s’offraient à moi : me retirer du projet vu la lourdeur de la tâche, travailler avec un autre coauteur ou continuer seul. C’était une décision lourde de conséquences, et on a convenu que je prendrais deux semaines de réflexion avant de donner ma réponse. J’étais conscient que le défi serait énorme si je le faisais seul. Mais est-ce que je pouvais passer à côté de la chance d’approfondir l’oeuvre et la carrière d’un groupe que j’aime depuis 50 ans ? Après trois jours, j’ai appelé l’éditeur pour lui annoncer que je plongeais.
J’ai fait ma première entrevue avec Michel Rivard il y a 36 ans. Puis, j’ai connu Marie Michèle, Pierre Huet… Au fil du temps, des liens de confiance se sont établis, ce qui a rendu le travail beaucoup plus facile.
Curieusement, une seule biographie a été écrite sur ce groupe légendaire. Est-ce que le sujet faisait peur ?
Jean-François Brassard : Il faudrait le demander à ceux qui ne l’ont pas fait ! (Rires) Au bout du compte, je confirme que ça représente une charge de travail colossale. Au tout début, à l’époque où j’avais un coauteur, l’éditeur souhaitait que le livre paraisse en 2024. Vu la lourdeur de la tâche, on avait vite convenu de reporter la sortie en 2025. Et voilà que je me retrouvais seul… Je n’ai pas compté les heures. Des soirées et des week-ends sacrifiés, j’en ai connu plein pendant deux ans.
Le terme « vivant » est pertinent, car vous avez non seulement dépeint les membres du groupe, y compris Michel Hinton (une nouvelle découverte pour moi), mais vous avez également brodé leur histoire en une tapisserie complexe ornée d’anecdotes captivantes. Comme le coup de pouce de Donald Lautrec dont j’ignorais le travail en sous-main. Comment s’est fait le découpage ?
Jean-François Brassard : Beau Dommage, c’est sept individus. Pour moi, c’était important de raconter l’histoire de chacun d’eux afin de voir ce qui avait mené à la création de Beau Dommage. En étudiant leur cheminement individuel, je pouvais mettre le doigt sur les forces et les faiblesses de chacun d’eux. Dans certains cas, leur parcours les mène à La Famille Casgrain, groupe plutôt obscur de la fin des années 60. Puis, il y a eu La Quenouille Bleue, une troupe de théâtre absurde dont ont fait partie Michel Rivard, Pierre Huet, Robert Michel Hinton et Robert Léger. C’est à cette époque — début des années 70 — que sont nées les premières chansons de Beau Dommage : « Harmonie du soir à Châteauguay », « Ginette », « Montréal », « Le blues d’la métropole »… Personne ne se doutait encore qu’elles deviendraient toutes des classiques !
À ce moment, personne dans ce collectif de créateurs ne voulait chanter. C’est pourquoi ils sont allés voir avec leurs chansons Donald Lautrec, qui était alors une immense vedette populaire. Il a été sous le charme, si bien qu’il s’est montré ouvert à les enregistrer. Mais, entretemps, il s’est tourné vers la production télé et a mis sa carrière de chanteur en veilleuse. C’est parce qu’ils ne trouvaient personne pour chanter leurs compositions que Beau Dommage a vu le jour.
Vous auriez pu faire une hagiographie de Beau Dommage, mais, en bon journaliste, les aspérités d’un groupe font partie de l’histoire. Parler des divisions ou des problèmes internes n’a certainement pas dû être facile.
Jean-François Brassard : C’est le propre des groupes de connaître des désaccords, des dissensions et des conflits. Beau Dommage a cessé ses activités, et les années ont passé. Ça leur est aujourd’hui plus facile de parler de certains passages plus difficiles, comme l’enregistrement du disque éponyme de 1994. L’album et la tournée qui a suivi ont été une telle réussite et ont connu un tel succès qu’on n’a vu que le beau côté. Mais cet épisode a été assez chaotique d’un bout à l’autre. Ça n’est qu’un exemple.
Les groupes sont composés d’individus, et, dans le cas de Beau Dommage, certaines personnalités sont particulièrement fortes. C’est normal que des discussions vives aient lieu, que des malentendus surviennent… J’ai toujours eu l’impression que Beau Dommage était soucieux de son image, mais, en les interviewant à plusieurs reprises pour les besoins du livre, je les ai trouvé étonnamment ouverts. De toute façon, si j’avais relaté un conte de fées qui s’étale sur 50 ans, personne n’y aurait cru.
Beau Dommage était la somme de tous les individus. Pensez-vous qu’ils puissent encore servir de modèle pour les générations futures ?
Jean-François Brassard : Chaque groupe en vient à trouver un mode de fonctionnement qui lui convient. Dans le cas de Beau Dommage, c’était une démocratie pure et dure. Par exemple, lorsqu’un auteur et un compositeur proposaient une chanson aux autres, on votait pour savoir si on l’acceptait ou pas. Si elle passait la rampe, elle n’appartenait plus à ses créateurs, mais au groupe. Et si elle était endisquée, les redevances étaient réparties également entre chacun des membres. Ce principe a perduré jusqu’à l’an dernier.
Le modus operandi de Beau Dommage a favorisé la création d’une coopérative, Productions Géant Beaupré. Elle était en phase avec l’esprit de solidarité et d’entraide qui prévalait à cette époque, et qui a favorisé l’émergence de Paul Piché, Maneige, Paul et Paul… Je pense que Beau Dommage était le fruit d’une époque où la communauté prévalait sur l’individu. Pourrait-on assister à une telle façon de faire aujourd’hui ? Poser la question, c’est y répondre.
La naissance d’un Templier, Montbard, tome 1, Jérusalem, par Hervé Gagnon, Hugo, roman, 424p.
Il sera assurément une figure marquante du Salon du livre de Montréal 2025, qui se tiendra du 19 au 23 novembre 2025 au Palais des congrès. Hervé Gagnon est un historien, un romancier et un passionné de blues. Il a vendu plus de 400 000 exemplaires de sa série « Damnés ». Cela lui a valu d’être invité de l’autre côté de l’Atlantique pour y parler des cathares et des mystérieux Templiers. Écrivain aux ressources insoupçonnées, sa série Joseph Laflamme sur le Montréal des années 1850 est un véritable bijou, il vient de sortir pour ainsi dire « un templier de son sac ».
L’historien dévoile les aventures de Montbard, personnage central de la série « Damnés », en racontant sa jeunesse, ses premiers exploits militaires, ainsi que les raisons qui ont poussé les Templiers à l’admettre parmi eux et à lui confier des secrets profonds. Comme à l’accoutumée, la plume est aiguisée, l’action est palpitante et l’univers historique est fidèlement restitué. Un vrai cadeau de Noël, enrichi de cette interview exclusive.
Redonnez vie ou presque à un fabuleux personnage. Comment as-tu pensé sa jeunesse ? Est-ce que cela venait de tes cahiers secrets ?
En fait, en écrivant Damné, je me posais beaucoup de questions sur Bertrand de Montbard. Comment s’était-il retrouvé mêlé à cette histoire de documents ? Où et par qui avait-il été recruté ? Comment en savait-il autant ? Et surtout, pourquoi avait-il fait semblant de ne rien savoir ? Ces questions me sont revenues pendant l’écriture de Vérité. Je ne peux pas dire que j’ai pris des notes, mais elles sont restées avec moi et en entreprenant Montbard, je savais que c’était à ces questions que je devais répondre pour compléter le cycle.
Étonnamment, le jeune Montbard souhaitait prendre la succession du père sur la terre et en aucun cas, il ne se voyait chevalier et encore moins templier. C’était un destin divin rempli de dangers et assurément de déchirements.
Ben oui ! Quel élément de surprise aurait eu le lecteur si j’en avais fait un amoureux des armes ? J’ai choisi de le définir comme un intellectuel, amoureux des livres, qui doit se plier à son destin.
Dans vos textes, on retrouve autant Walter Scott que Dumas (un peu comme dans les Trois Mousquetaires), avec cette connaissance profonde de la conquête de Jérusalem et des Templiers… Je pense aussi à l’histoire des Croisades de René Goussin. Une trilogie magistrale ! Et, qu’on le veuille ou non, c’est aussi un roman policier, puisque le jeune Montbard connaîtra rapidement la trahison et les attaques sournoises.
Ah ! L’éternelle question du genre littéraire ! Est-ce du policier ? Du roman d’aventures ? Du thriller ésotérique ? Je crois que c’est tout cela à la fois. Au fond, j’écris des livres que j’aimerais lire, tout simplement. Ils sont le reflet de ma personnalité. J’aime les choses complexes, les intrigues touffues, mais aussi les récits qui ont du rythme et qui avancent.
La naissance d’un Templier, Montbard, tome 1, Jérusalem, par Hervé Gagnon, Hugo, roman, 424p.
Contrairement aux idées reçues, la rentrée littéraire propose une grande diversité de genres, allant de la fiction au roman historique, en passant par le polar, la romance 3.0, les essais des historiens, et la bande dessinée. Cette dernière catégorie occupe une place importante sur la scène médiatique, comme on peut le constater avec Wild West, rédemption du tandem Jacques Lamontagne/Thierry Gloris.
C’est grâce à la série « Druide » que j’ai découvert Jacques Lamontagne. Puis vint la série Wild West, qui m’a laissé émerveillé, et le terme n’est pas exagéré. Cette série inoubliable m’a rappelé les longs métrages à grand déploiement de John Ford, tels que Stagecoach. Le scénariste, Thierry Gloris, connaît bien ses classiques, comme le prouve son clin d’œil à Dirty Harry à la fin de Rédemption. Il est également soutenu par le réalisme que déploie Jacques Lamontagne dans ses dessins époustouflants.
Cette rentrée littéraire est marquée par une interview captivante avec un homme très occupé, mais d’une modestie remarquable ! En attendant, vous pourrez le rencontrer à l’édition 2025 du Salon du livre de Montréal, où il signera et dédicacera ses ouvrages.
Reconnaissance et identité québécoise
Malgré la reconnaissance dont vous jouissez, notamment outre-Atlantique, où se trouvent de nombreux amateurs de bandes dessinées, de collections et de western, j’ai souri lorsque j’ai lu cette phrase, tirée d’une entrevue accordée à un journaliste du Soleil en juin 2025 : « Il y a des libraires au Québec qui ignorent que je suis Québécois. »
C’est en effet une réalité. Beaucoup de libraires et lecteurs croient que je suis européen. Le fait de travailler pour des éditeurs belges ou français doit certainement contribuer à renforcer l’idée. Très rarement, je retrouve mes albums dans le rayon dédié aux auteurs québécois. Même si mes éditeurs sont installés de l’autre côté de l’Atlantique, il n’en demeure pas moins qu’une large part du travail est réalisée ici, au Québec.
Un travail colossal et réaliste
Le travail sur Wild West est colossal. Avec votre collègue Thierry Gloris, qui signe le scénario, nous découvrons un autre versant de ce mythique Far West qui se rapproche plus de Sergio Leone que du Stagecoach de John Ford (bien que les esquisses de paysages en découlent). Avant de commencer le travail, Thierry et moi avions convenu que nos albums reposeraient sur des ambiances proches de celles de la magnifique série Deadwood. Nous voulions présenter un western plus près de la réalité, c’est-à-dire poussiéreux, crasseux et rude.
Le quotidien d’un dessinateur
Une question intrigante. Quel est le quotidien d’un dessinateur de bandes dessinées ? Vous vivez-vous reclus dans votre atelier ?
Une journée typique commence vers 7 h 30. Arriver à cette heure me permet, si j’ai des échanges par mails ou téléphoniques avec mes collaborateurs européens, de profiter de cette fenêtre d’environ 5 heures pour correspondre avec eux. Décalage horaire oblige. Ensuite, c’est soit le travail sur la table à dessin pour les storyboards, les crayonnés, ou l’encrage. Sinon, c’est la mise en couleurs de mes planches, cette fois de manière numérique sur mon écran Cintiq. Je quitte mon petit atelier vers 15 h 30.
Temps, recherches et collaborations
Combien de temps cela vous prend-il pour créer le dernier tome, qui est aussi captivant que les autres ?
J’ai dû y passer tout près de 14 mois. Il faut dire que le travail ne se résume pas qu’au dessin, il y a la recherche documentaire qui nécessite elle aussi un temps appréciable.
Comment parvenez-vous à collaborer avec votre scénariste, qui se trouve à 7 500 kilomètres de vous ?
Comme je le disais auparavant, nos échanges se font le matin (heure du Québec). La plupart du temps, nous discutons en visioconférence sur Messenger. Sinon, nous pouvons le faire également par téléphone. Mais c’est plus sympathique de se voir pour discuter. Comme Thierry et moi travaillons déjà ensemble depuis plusieurs années, il est rare que je doive apporter des corrections majeures. Je devine ce qu’il a en tête quand il décrit une scène.
Des personnages marquants
Vous avez créé des trames autour de personnages qui ont frappé l’imaginaire, comme Wild Bill Hichock et Calamity Jane (pistolero avant l’heure et féministe). Vos personnages rêvent d’une vie meilleure, d’un Ouest moins violent, mais la réalité les rattrape rapidement.
Comme notre désir était de servir aux lecteurs une série d’aventure, la vie de nos héros se passe rarement bien. Mais au-delà des balles qui sifflent et de la distribution de coups de poing, il y a tout l’aspect psychologique de nos personnages qui occupe une place importante dans nos histoires. Les doutes et les faiblesses de ces femmes et de ces hommes. La difficulté pour un homme de couleur à se tailler une place dans une société où les blancs dominent. L’avancée de l’homme sur les terres ancestrales des Autochtones qui les défendent avec raison. Aussi, le combat de femmes comme Calamity Jane qui brisent les stéréotypes convenus de l’époque. Voilà aussi ce que propose Wild West.
Le succès de Wild West
Je vous ai connu avec Les Druides, dont, secrètement, j’espère revoir un jour. Toutefois, votre renommée a considérablement augmenté grâce à Wild West. Selon la popularité de vos planches et de vos dessins, ainsi que le nombre de lecteurs qui font la file pour vous rencontrer lors des salons, vous êtes au cœur d’un carré d’as.
J’ai eu la chance de travailler sur de très belles séries qui ont plutôt bien fonctionné. Il est vrai qu’avec Wild West, on a connu un démarrage rapide. Je me souviens qu’au lancement de notre tome 1 à Angoulême, Dupuis avait été pris de court par l’écoulement rapide des albums sur leur stand et avait dû faire des réassorts en plein festival. Ce succès se reflète donc par le nombre de gens qui viennent me rencontrer en dédicace. Il est agréable, après ces mois de travail en solitaire pour la réalisation de l’album, de voir ensuite tous ces gens lors de salons ou de festival.
Une mission claire
Que voulez-vous transmettre à vos lecteurs ? Le goût de l’aventure, une réinterprétation de récits enrichissants qui sont parfois plus complexes que prévu.
Notre mission est simple : faire passer un bon moment de lecture à nos lecteurs. Cela se fait à travers notre vision de l’Ouest. C’est le récit de ces femmes et de ces hommes qui bâtissaient avec leur sang et la sueur l’Amérique telle qu’on la connaît aujourd’hui, avec ce qu’il y a de bien et de mal. Il n’y a pas plus beau compliment que lorsqu’un lecteur me dit : « On s’y croirait ! »
L’ombre de l’intelligence artificielle
Un phénomène émerge dans l’univers des illustrateurs et des romanciers : l’avènement de l’intelligence artificielle. Ses implications sont encore inconnues. Cette éventualité vous préoccupe-t-elle ?
Oui, bien sûr que cela me préoccupe. Je vois en l’I.A. de grands bénéfices dans la recherche, la santé et autres. Mais j’y vois aussi une grande menace pour l’univers de la création. Romanciers, illustrateurs, poètes, tous sont concernés par cette technologie qui se nourrit du travail des vrais créateurs. Pour ma part, j’aurai le temps de me retirer professionnellement avant que l’I.A. soit vraiment implantée, mais je suis triste pour la nouvelle génération d’artistes qui devra rivaliser contre ce nouveau joueur. Il est accessible à toutes les entreprises qui veulent sabrer dans les coûts de production au détriment des artisans.
Le
Laurentien
la vie du frère Marie-Victorin
Par Mathieu-Robert sauvé
VLB éditeur
528 p
Cette rentrée littéraire a été marquée par l’excellence de plusieurs biographies, toutes aussi réussies les unes que les autres. Bien sûr, nous pensons à celle sur Jean-Marc Vallée, réalisée par Olivier Bourque et Isamël Houddassine, une véritable réussite teintée d’amour. Nous pensons aussi à la biographie ébouriffante de Beauté sur Dommage, signée Jean-François Brassard, et enfin à cette dernière, que nous avons dévorée d’une traite. Je sais que le mot est surexploité, mais comment décrire l’impact d’un homme passionné qui a donné au Québec ses lettres de noblesse en botanique ?
Mathieu-Robert Sauvé, un scientifique dans l’âme et un vulgarisateur hebdomadaire dans le Journal de Montréal, est un coureur de fond discret, selon une expression sportive. « Le Laurentien » est une biographie qu’on déguste lentement, goutte par goutte, sur la vie et l’immense travail du frère Marie-Victorin. Il est connu pour avoir fondé le Jardin botanique et pour être devenu le premier professeur de botanique à l’Université de Montréal, après avoir été un chercheur autodidacte. C’est un bel hommage à cet homme qui, malgré son origine d’une famille nombreuse, n’avait rien d’un prédestiné à une telle carrière !
Animé d’une foi profonde et rationnelle, ouvert aux idées novatrices, cultivant la modernité, il se joindra aux Frères des Écoles chrétiennes, une congrégation vouée à l’enseignement primaire et secondaire. Qui en sortira plsu d’un ou d’une misère ? Parce que tous les prêtres n’étaient pas des personnages ignobles. Matthieu-Robert Sauvé a examiné et étudié un nombre incalculable de documents pour nous éclairer sur des questions intellectuelles complexes, botaniste avant tout. Avec une profonde fierté pour son peuple et pour le Québec, vous pourrez lire ce qu’il a écrit sur ses semblables et les gens des îles de La Madeleine. On n’a rien vu de tel depuis. Avant même l’avènement d’Internet, il tissait des liens avec tous les scientifiques du globe. Il parcourut le monde, mais plus encore sa province. Il fut l’auteur de « La Forêt Laurentienne », un ouvrage encyclopédique, magnifiquement illustré, qui fait encore aujourd’hui figure de référence.
Un esprit alerte qui a écrit beaucoup et qui, à son décès, a laissé derrière lui un grand nombre d’oeuvres littéraires, de correspondances littéraires, parfois intimes, ainsi que des sujets scientifiques.
Le bâtisseur d’un Québec scientifique bien avant la Révolution tranquille, porté certainement par une foi divine, mais aussi par le souci que sa chère province entre dans la modernité. C’est absolument remarquable. Le travail d’une décennie, d’un journaliste que nous devons remercier de tout cœur.
455 p
Notre blogue, que j’ai créé avec mon ami Robert Laplante, fonctionne de mieux en mieux (plus de 7000 visites par mois). Nous vous remercions et nos eulogies vont assurément aller à l’auteur Martin Michaud, autrefois avocat et romancier redoutable. Grâce à ses personnages emblématiques, Victor Lessard et Jacinthe Taillon, il a su captiver le cœur des Québécois, notamment grâce à la série télévisée portant le même nom, qui a été visionnée plus de six millions de fois sur Club Illico. C’est un succès amplement mérité, tant par la profondeur des personnages que par la qualité des intrigues, qui sont tout à fait montréalaises et réalistes.
Grâce à Delta Zéro, votre cadeau de Noël, nous avons retrouvé Jacinthe Taillon, épuisée, qui vient de quitter les Crimes majeurs pour se joindre à l’unité des Crimes non résolus. Elle est accompagnée de son fidèle allié, Victor Lessard, et attaque de vieux dossiers, en commençant par l’affaire du meurtre d’une femme en 1995, suivi d’un autre homicide dont seul Martin Michaud connaît les circonstances. Dans cette partie d’échecs haletante, Lessard et Taillon entendront les confessions d’un prisonnier dont les jours sont comptés. Bien que le récit soit classique, il vous entraînera dans des ramifications imprévues.
Redoutable, dis-tu ? Oui, c’est vrai. « Delta Zero » est bel et bien un véritable thriller sous haute tension, solidement enraciné dans le Montréal d’aujourd’hui et d’hier, à l’instar de l’époque glorieuse du journal « Photo-Police » et du reporter judiciaire tout-terrain, Claude Poirier.
Tous ces meurtres non élucidés font partie d’une sorte de chaîne de commandement, si l’on peut dire. Un indicateur infiltré dans une bande de motards est lié à des assassinats atroces commis par un chef de gang, qui sera ensuite protégé par un gradé de la police montréalaise.
C’est une intrigue captivante, un suspense télévisuel dont seul l’auteur détient le secret, pour notre plus grand plaisir.
D’ouest en ouest
Scénario de Nicolas F. Paquin
Dessins de Donald-Yvan Jacques
Bande dessinée
Éditions Mains Libres
162 p
Je t’écrirai encore
par Nicolas F. Paquin
Éditions Mains Libres
210 p
Aujourd’hui, le 11 novembre, jour de commémoration, il est de notre devoir de garder à l’esprit avec émotion tous ces jeunes soldats, hommes et femmes, qui ont pris part aux conflits meurtriers du XXe siècle. Tous les poilus de la Première Guerre mondiale sont désormais partis, ne laissant derrière eux qu’une poignée de vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Au Québec, où notre mémoire est notoirement flottante, qui se souvient encore de Léo Major, un héros acclamé en Europe, qui a libéré une ville, tout comme les membres du régiment de La Chaudière, sans oublier la tragédie du débarquement de Dieppe ? Ces soldats en ont fait les frais. Que dire de Buzz Beurling,
l’enfant de Verdun, l’un des plus grands héros de la bataille de Malte, avec ses 33 victoires aériennes ?
Stéphane Despatie, fondateur des Éditions Mains libres, a fait preuve d’un bon flair en publiant cette bande dessinée historique inspirée de la correspondance du jeune Montréalais Ross Eveleigh Johnson. Ce dernier s’engagea volontairement dans l’aviation. Avait-il l’esprit guerrier ? Nous ne le pensons pas, Il rêvait seulement de voler, de donner un sens à sa vie, même si elle devait être écourtée, puisqu’il mourut en 1944, mais pas au combat aérien.. Un récit captivant, celui du quotidien partagé avec les camarades, de longues missions de surveillance et, finalement, l’arrivée en Angleterre, d’abord avec les Hurricanes, puis avec le chasseur Typhoon pour soutenir les troupes au sol. Cet avion redoutable, aussi dangereux pour l’ennemi que pour les pilotes, fut une véritable machine de guerre, selon les mots de Pierre Clostermann dans Le Grand cirque, puisqu’il possédait « la puissance de feu d’un croiseur ». Entremêlant l’appel du feu, la perte d’un camarade en plein ciel ainsi que la vie quotidienne, cette bande dessinée est émouvante, ponctuée, malgré la tournure tragique des événements, d’une aura de poésie et parfois de bonheur. La couverture, avec ce jeune garçon qui rêve des cieux, éclaire à merveille le récit. Ce dernier porte sur la mémoire, illustrée de photos de famille et de notre débutant pilote.
Adieu
Kolyma
par Antoine Sénanque
Grasset
390 p
« Adieu Kolyma » est un roman captivant qui mélange l’histoire, l’aventure et une histoire d’amour profonde. Il est l’un des plus beaux récits de cette rentrée littéraire. On ne peut oublier les camps de concentration imaginés par l’esprit pervers d’Adolf Hitler, qui considérait les Juifs comme des animaux nuisibles, ainsi que les résistants, les homosexuels et les opposants politiques. Pourtant, dans ce monde corrompu, nous avons tendance à négliger la Kolyma. Un camp de concentration gigantesque, dissimulé dans les régions arctiques les plus reculées, qui a abrité près de 900 000 détenus, dont plus de 300 000 ont perdu la vie dans des conditions atroces. On y trouvait des prisonniers politiques, principalement des dissidents au régime stalinien, des officiers de l’armée, des petits paysans, en bref, tout ce qui pouvait constituer une menace pour le statu quo. Il est impératif de se replonger dans les écrits de Soljenitsyne, notamment dans les mémoires de Varlam Chalamov (Récits de La Kolyma), et d’explorer l’aspect politique de La Machine et les Rouages de Michel Heller.
En 1956, le gouvernement soviétique, dirigé par Kroutchev, ne peut supporter la rébellion du « peuple mécontent ». Les blindés ont écrasé les dernières bribes de résistance. À côté de Varlam, un vieux cordonnier bolchevique, se trouve l’énigmatique Sylla Bach. C’est une femme qui ne peut pas oublier son passé, surtout les années qu’elle a vécues à la Kolyma, parmi des gangs dont elle fut le bras armé. Surnommée « la tueuse de chiennes », elle régnait en maître sur les délateurs, les partisans du régime et les anciens du NKVD.
Depuis sa libération, le monde a changé, mais la vengeance est proche. Les frères Vardas, qui se détestent profondément depuis qu’ils se sont lancés dans le trafic d’or, et Sylla semblent être sous son emprise.
L’histoire captivante se déroule dans un univers quasi apocalyptique où chacun cherche ses repères. Depuis la disparition du despote, chacun aspire à la liberté. Mais combien de désillusions attendent-elles ?
Sylla, qui connaît les secrets de la Kolyma, sait qu’elle ne peut pas fuir son passé. Les délinquants ont maintenant le dessus dans la rue. La chasse est donc, en quelque sorte, commencée. C’est une période sombre qui ne doit pas être négligée. Quel roman !
Les fantômes de L’île de Peleliu
De Bruno Cabanes
Seuil
256 p
C’est un roman étrange qui se situe à la croisée de la littérature de guerre, de l’anthropologie et de la narration historique. La chaire d’histoire militaire moderne à l’Université d’État de l’Ohio est détenue par Bruno Cabanes. Il est l’auteur d’une histoire de la guerre, ainsi que d’un ouvrage fort important sur les traumatismes post-guerre : la sortie des soldats français (1918-1920). Ce récit récent, qui traite également de conflits, nous plonge au cœur du Pacifique, alors que les forces américaines ont entrepris la reconquête de Guadalcanal, d’Iwo Jima, magnifiquement représenté par la double réalisation de Clint Eastwood, « La Mémoire de nos Pères »,
et de petites îles où la résistance japonaise fut féroce et sacrificielle. Cependant, il y a plus. À travers le journal du jeune soldat Eugene B Sledge, originaire de Mobile en Alabama, déployé sur l’île de Peleliu, Bruno Cabanes explore également ce que fut la guerre du Pacifique. Il met en lumière les expériences des recrues japonaises qui devaient défendre chaque mètre carré de terrain, ainsi que les grottes et les tunnels. Cet ouvrage nous plonge dans des univers sous-estimés sur la brutalité humaine et les raisons profondes de cette reconquête.
Avec beaucoup d’intelligence, Bruno Cabanes décrit aussi l’épopée de cette main-d’œuvre bon marché (Coréens et prisonniers). Elle servait de chair à canon dans une lutte sans merci dont nous connaissons tous le vainqueur, mais qui coûta la vie à des milliers d’hommes dans l’armée américaine.
Un récit douloureux dans lequel la poésie redonne parfois du souffle. C’est le cas quand il est question d’histoire dans ce bout du monde, dont les derniers vestiges ont été engloutis par la végétation.
Vallée
De Crazy à Hollywood
le destin rock and roll d’un cinéaste mythique
Préface de Vanessa Paradis
Olivier Bourque
Ismaël Houdassine
Libre Expression
315 p
Hélas, je ne suis pas un cinéphile, mais le film CRAZY du regretté Jean-Marc Vallée m’aura laissé un souvenir ineffaçable. Cette « saga » grandiose, dont la musique fut le fil conducteur (de David Bowie à Patsy Cline), autant de l’âme de Martin Scorcese que de Francis, avec trois louches du Québec des années 70, fut un succès instantané. En cette rentrée littéraire, je savais que cette biographie ferait partie de mes lectures essentielles.
Olivier
Bourque, journaliste spécialisé en économie et parfois animateur,
qui n’a jamais caché son amour pour le cinéma. Ismaël
Houdassine, son collègue, partage la même passion pour le septième
art. Les deux travaillent à Radio-Canada.
Monstre sacré du cinéma, Jean-Marc Vallée, une comète à la manière du trompettiste Clifford Brown ou du saxophoniste Eric Dolphy s’envola au paradis de la pellicule, le 25 décembre 2021 à l’âge de 58 ans. Un choc émotionnel pour notre monde cinématographique, d’un petit gars d’ici qui rêvait de Los Angeles, puis parti en conquérant contre vents et marées. Cette histoire aurait pu hagiographique, mais c’était mal connaître nos biographes. Ils ont accompli un travail approfondi, avec des entrevues sérieuses de membres de la famille et d’artistes. Ces entretiens ont mis en lumière le caractère colérique du réalisateur qui oubliait facilement, ses angoisses et sa volonté, au risque de sacrifier ses complicités ou l’amour tout simplement.
En lisant les chapitres, nous découvrons un homme attachant, visionnaire, bon père de famille attentionné malgré le travail qui le consumait. Il chérissait la musique (il aurait pu devenir DJ), et il possédait un sens du « timing », un instinct en dépit du doute pas si raisonnable.
De Big Little Lies avec Reese Witherspoon et Laura Dern, et Dallas Buyers Club avec Matthew McConaughey, qui a gagné un Oscar, sans omettre Café de Flore avec Vanessa Paradis,
Jean-Marc Vallée, transporta au coeur de la Cité des Anges, l’âme du Québec, ainsi que son savoir-faire, grâce à ses amis d’enfance. Cette dynamo, dont le coeur immense lui aura joué un tour cruel.
Quel bonheur de lecture ! Ce sera aussi l’occasion d’encourager des gens d’ici qui ont accompli un travail remarquable.
Les étoiles filantes
Tommy Orange
Albin Michel
420 p
Originaire de la tribu des Cheyennes, le jeune auteur américain Tommy Orange, dont l’écriture est tout simplement bouleversante, récidive. Après Ici n’est plus (Albin Michel) traduit dans une trentaine de langues et finaliste du prix Pulitzer, il a reçu Le Pen/Hemingway ainsi que l’American Book Award, ce qui n’est pas rien. L’agité du bocal orange veut effacer toutes les traces d’un passé qui fait encore (et à juste titre) resurgir de douloureux souvenirs pour les peuples autochtones ou les Premières Nations. Je ne sais plus comment les nommer avec « la novlangue », donc ; Les étoiles errantes valent mieux que mille discours frelatés.
En 420 pages, le lecteur plonge dans un siècle tumultueux d’histoire, remontant jusqu’à l’année 1864 dans l’État du Colorado. Star, jeune cheyenne, miraculé du massacre de Sand Creek est envoyé en prison. Il sera contraint d’apprendre l’anglais et de se convertir au christianisme sous la supervision de Richard H. Pratt (1840-1924). Ce personnage sinistre, brigadier général de son état, considérait les Amérindiens comme des êtres inférieurs, dépourvus de toute conscience et d’âme.
Des décennies plus tard, son fils, Charles, subira le même sort que son père. En effet, il sera incarcéré à Fort Marion en Floride (tiens, tiens, l’histoire encore) et sera violemment maltraité par le geôlier de son père. Après avoir lu cela, je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec Colson Withehead et sa prison pour enfants afro-américains en Floride, ou encore avec les écrits de James Lee Burke sur les Séminoles, l’esclavage, la guerre de Sécession et le triste destin des Louisianais.
Ce roman historique, remarquable, vous offrira une expérience intense et captivante. Le jeune auteur combine poésie, traumatisme et devoir de mémoire dans une époque contemporaine en plein bouleversement.
Époustouflant, il fait partie des incontournables de cette rentrée littéraire.
Sur les chemins du monde
De Robert Goddard
Sonatine
517 p
Je n’ai jamais caché ma préférence pour les romans historiques, en particulier ceux qui mêlent habilement l’espionnage. Les nouveaux romans de Robert Goddard sont une véritable délectation, que ce soit par l’intrigue, l’écriture brillante de l’auteur écossais ou la recherche qu’il y consacre. Avec Sur Les chemins du monde, il rend hommage au légendaire Peter Cheney, l’un des maîtres du roman d’espionnage, en réunissant ses œuvres Les récits de l’ombre en un seul volume aux Presses de La Cité.
En 1919, le monde est encore sous le choc de la Première Guerre mondiale, qui a englouti une partie de la jeunesse européenne. À la Conférence de paix, les négociations entre vainqueurs et vaincus sont en cours. Or, le diplomate de haut rang Sir Henry Maxted est retrouvé mort à Montparnasse. Est-ce une affaire de cœur, puisqu’il est tombé du toit de l’appartement de sa maîtresse ? En ces temps incertains, où des espions et des tueurs à gages opèrent dans l’ombre, rien n’est plus douteux.
Cependant, le jeune James, qui pourrait être lié au légendaire agent secret 007, refuse catégoriquement de souscrire à cette théorie. Il est déterminé à découvrir la vérité entourant la mystérieuse disparition de son père.
C’est un roman captivant. Il est historiquement impeccable et met en évidence les enjeux actuels, qui sont multiples. En outre, l’enquête policière nous plonge dans les coulisses, où le langage soigné des diplomates peut se révéler mortel. C’est une sorte de baptême du feu, car tout le monde sait que certains empires vont disparaître pour laisser place à d’autres, plus puissants et mieux organisés sur le plan militaire. Le monde de l’espionnage est impitoyable, mais fascinant. C’est une des plus belles surprises de cette rentrée littéraire, et nous avons de la chance, car une suite est prévue !
Vivre libre
Hommage à Gerard Chaliand
Homme de terrain et professeur atypique
Le grand tournant géopolitique
Les belles lettres
406 p
Je savais que son état de santé était très préoccupant. C’est donc avec une profonde tristesse que j’ai appris son décès le mercredi 20 août, annoncé par son fils Roch. Cette nouvelle m’a fait autant de peine que celle concernant la mort de Raymond Aron, du trompettiste Dizzy Gillespie, ou encore de mon ami Philippe Bonnel, des personnes fières et combatives, qui ont marqué ma vie d’une certaine façon.
Il y a plus de quarante ans, j’ai eu l’occasion de le rencontrer pour la première fois alors que j’étudiais en sciences politiques à l’UQAM. À l’époque, une partie des étudiants, sans trop savoir, juraient plus par Franz Fanon, Marx et Lénine que par Raymond Aron, Jean-François Revel ou Bernard Brodie, l’un des penseurs qui ont abordé le monde atomique avec un texte percutant : To Bow from H Bomb.
Depuis son plus jeune âge, Gerard Chaliand, né en 1934, a quitté son domicile pour s’aventurer dans le monde. Ce fils d’Arménien, dont la famille a été victime de la brutalité du gouvernement jeune turc en 1917, le génocide arménien, avait soif de connaissances.
Il a décidé de se joindre aux personnes qui combattent les régimes coloniaux. On le verra en Algérie, en Guinée-Bissau au côté d’Amilcar Cabral, qu’il décrira dans un portrait émouvant. Il sera également présent dans les maquis sud-américains, au Vietnam pendant les bombardements, en Érythrée, puis en Afghanistan, auprès du commandant Massoud. Il est important de noter que Gérard resta toujours impartial, n’étant affilié à aucune organisation. Cette indépendance lui a permis d’avoir un point de vue très perspicace sur les événements avant, pendant et après les conflits. Grâce à ses quatre langues maternelles et à sa maîtrise de divers dialectes, il s’adaptait aisément à ces communautés en expansion, en combinant savoir pratique et théorique. Mythes révolutionnaires du Tiers-Monde demeure son œuvre la plus célèbre. Elle a certainement fait grincer des dents à son époque. Il a également soumis à l’épreuve l’estime de soi de certains penseurs qui n’avaient jamais ressenti l’attrait du feu.
Au cours de ma carrière, j’ai eu l’occasion d’interviewer à maintes reprises Georges Chaliand. Cela s’est produit dans divers contextes, que ce soit lorsqu’il a coécrit « L’Atlas stratégique » avec Jean-Pierre Rageau, quand il nous a fait part de souvenirs personnels, ou encore lorsqu’il a dirigé la vaste encyclopédie sur la stratégie militaire aux éditions Bouquin, qui comprend des auteurs tels que Thucydide, Sun Tzu, Clausewitz, Ardant du Picq, Alfred Mahan et bien d’autres.
Chaliand était clair et franc, détestant profondément les hypocrites et les âmes sensibles. Ses critiques étaient sévères, mais jamais cruelles.
Un livre-testament, à quelques détails près.
Je ne pense pas que Gérard Chaliand ait eu l’occasion de lire les commentaires sur son dernier ouvrage, intitulé « Le grand tournant politique » (Les Belles Lettres, 400 p.) et préfacé par Hubert Védrine, sous la direction de Sophie Mousset. Cette dernière est une des rares femmes à travailler sur le terrain dans le domaine des conflits. Ce livre, qui se lit comme un récit, nous emmène à travers des entrevues et des textes dans le monde en développement, les conflits, la guérilla et les portraits de personnages influents. Gerard Chaliand nous transporte de bout en bout avec un discours remarquable et puissant qui nous incite à réfléchir à un monde multipolaire dont l’issue est inconnue.
Un cadeau inestimable
Nous terminerons cet hommage avec les paroles du disparu :
Je suis un irrégulier, qui s’est efforcé de rendre compte le plus rigoureusement possible du monde contemporain et des conflits qui le caractérisent depuis un demi-siècle.
Le reflux de l’Occident, et plus particulièrement de l’Europe, n’est pas du domaine de l’opinion, mais du constat.
Il y a La géopolitique des empires 1, paru en 2010, se concluait par ces lignes : « Sans doute, assistons-nous à l’amenuisement de la suprématie des États-Unis sur l’économie mondiale, mais ce qui s’esquisse sous nos yeux, au-delà du brouillard de la crise, annonce le début de la fin de l’hégémonie absolue exercée par l’Occident depuis quelque trois siècles. »
C’était à l’époque une opinion très peu partagée.
Les États-Unis ont désormais un rival global, la Chine, tandis que l’Union soviétique n’était qu’un adversaire militaire et spatial.
Source :la revue Le grand continent, août 2025
Les gorilles du général
Julien Telo (Dessins)
Xavier Dorison(Scénario)
Casterman
88 p
Et ce fut toute une surprise, dirons-nous, estivale. Malheureusement, nous ne pouvions compter sur Gallimard Montréal, distributeur de Casterman, pour assurer la promotion du livre, ce qui fut bien regrettable. Heureusement, mon ami Robert Laplante m’a informé. De nos jours, les dirigeants politiques sont entourés d’une multitude d’agents vêtus de noir, équipés de lunettes Ray-ban et d’écouteurs. Il fut une autre époque où le général de Gaulle, surnommé « Pepère » par ses gardes du corps n’avait que quatre agents autour de lui, soudés , prêts à donner leur vie comme vous pourrez le constater dans le fascinant documentaire,
qui rappellent l’époque des Tontons flingueurs, Lino Ventura en tête.
Dans son récit captivant, Julien Telo, sans avoir vécu cette période, ni même le scénariste, Xavier Dorison, plonge le lecteur dans une atmosphère en noir et blanc. Cette œuvre est véritablement remarquable. Croyez-moi, c’est un véritable chef-d’œuvre !
La reconstitution des décors, des personnages, comme l’intrigant Chanoine (Jacques Foccart), et, bien entendu, du Grand Chancelier est remarquable. Julien Telo a bien appris de Jacques Tardi, tout comme les bédéistes dont les traits sont fins. Xavier Dorrison, qui a adapté le scénario, nous plonge directement dans l’action, nous faisant vivre de l’intérieur l’expédition de ces quatre hommes venus de milieux différents (un boxeur, un Kabyle, un tireur d’élite et un chef de section, un Corse !).
L’histoire débute après la prise du pouvoir par le Grand Charles. Les noms des gorilles ont légèrement changé : Paul Comiti, Henri Djouder, Raymond Sassia et Roger Tessier.
Ces amis dévoués consacraient leur existence à assurer la sécurité du chef de l’État, car il y a eu plus de 30 tentatives d’assassinat contre lui. C’est comme dans un film : vous vous retrouvez au Brésil, en Union soviétique et au Québec, lors de la fameuse phrase « Vive le Québec libre ! »,
et vous découvrez comment le général a réussi à s’emparer du micro à l’hôtel de ville. Enfin, on revient sur les routes de campagne dans les provinces que le connétable affectionnait particulièrement. Le président, très attaché à ceux qui l’avaient élu, parcourait la France, parfois au péril de sa vie, lorsque la question algérienne devint une préoccupation nationale.
Un immense coup de coeur pour ces hommes dévoués, un peu de nostalgie et beaucoup de respect pour ceux qui ont connu la guerre ou la résistance et ont accompli leur devoir avec passion. Un hommage aussi grand que la croix de Lorraine.
Stella
de Piergiogio Pulixi
Gallmeister
564 p
C’est un endroit isolé, comme il en existe parfois dans des régions reculées du pays. Il s’agit du quartier de Sant'Elia, un secteur populaire de Cagliari, où les gens se côtoient depuis des générations. Vous dire mon bonheur après avoir lu ce roman à la fois policier et social, qui s’inscrit dans la tradition de Scerbaneco, maître du roman policier italien moderne avec des œuvres telles que « Les Milanais tuent le samedi »
et « Vénus privée », sans doute son chef-d’œuvre.
J’ai tardé à découvrir Piergiogio Pulixi, que Le Point a justement surnommé « magicien de sa génération ».
Au cœur de cette intrigue qui se développe très lentement, souvent à trois ou quatre voix, nous trouvons Stella. Elle est une fille trop belle, farouche, comme dans L’été meurtrier, film de Jean Becker adapté du roman de Sébastien Japrisot.
Stella peut être vénéneuse, suscitant l’admiration des hommes et la jalousie des femmes. Dès son plus jeune âge, sa beauté éclatante est remarquée, et ses relations douteuses la conduiront vers un abîme dont elle ne reviendra pas. Les carabiniers trouveront son corps, horriblement mutilé, sur une plage. C’est comme si quelqu’un voulait se venger du secret qu’elle possédait.
Place à Eva et Mara, deux policières au verbe acéré, prêtes à employer la manière forte lorsque l’occasion se présentera. Que ce soit pour mettre la main sur un délinquant ou un personnage louche, ces femmes ne reculent devant rien. Néanmoins, le meurtre dont nous parlons pourrait être associé à un rituel sacrificiel ou aux actes d’un tueur en série. Préparez-vous à faire la connaissance de Strega, un expert en crimes sordides, qui est hanté par des visions provenant de son passé tumultueux.
Cette histoire présente une intrigue complexe qui évoque une tragédie grecque. La grand-mère, protectrice, veille sur sa petite-fille, Stella, alors que des familles sont ravagées par la drogue. Ce village semble maudit, entraînant une forme de fatalité, mais aussi une vengeance liée au trafic de stupéfiants. Un jeune garçon, perçu comme étant « simple d’esprit », ajoute une touche émouvante et captivante à cette histoire. Stella est assurément une découverte.
La
trilogie Berlinoise
La pâle figure
Tome II
une enquête de Bernie Guther
de Phillip Kerr
François Warzala (dessins)
Pierre Boisserie(Scénario)
Marie Galopin(couleurs)
Les Arènenes BD
140 p
Il fut très difficile de se remettre de la disparition prématurée du romancier écossais Phillip Kerr, en 2018. Grâce à son détective Bernie Gunther, nous avons vécu des moments captivants. Ce dernier évoluait dans l’univers trouble de la montée du nazisme. C’était comme si on suivait les pas d’un individu à la Dashiell Hammet.
Si la trilogie vous a enchanté comme lecteur ou historien, nous vous recommandons chaudement cette adaptation en bande dessinée. La petite maison d’édition Arènes BD a mis beaucoup de soin dans la conception de la couverture, tout comme le choix du scénariste et du dessinateur. Ils ont su retranscrire l’intensité de cette période troublée, avec ses personnalités détraquées (Himmler, Heydrich, Hitler, évidemment, et Julius Stretcher), qui allaient entraîner le monde dans une guerre totale (Clausewitz).
Pâle figure est une double enquête. D’abord, Gunther doit retrouver un chanteur de chœur qui réclame une rançon exorbitante à une dame dont le fils est homosexuel (peine de mort ou camp de concentration, selon le Code hitlérien). Ensuite, il doit découvrir l’identité de plusieurs jeunes filles assassinées au cœur de Berlin.
Cette dernière traque s’annonce des plus ardues, car elle remontera aux profondeurs du régime nazi. En effet, Reynard Heydrich, l’un des concepteurs de la Solution finale, en assumera lui-même la responsabilité. Il convoque Bernard Gunther pour le réintégrer dans la Kripo. Bernard n’a pas le choix, mais il chassera le tueur à ses conditions. Il défiera les hitlériens qui se détestent cordialement. Bien qu’un suspect juif ait été arrêté, trop facilement, Gunther sent qu’il y a quelque chose de louche. Le coupable est l’un des officiers, grâce à plusieurs indices.
Cette bande dessinée est tout aussi remarquable que le roman. Le scénario est bien construit, le dessin s’inspire un peu du style de Tardi, et l’enquête regorge de faux pas et de demi-vérités. Ce complément est idéal pour accompagner vos chroniques et suivre Bernie, qui hésite entre sa morale et l’état allemand en plein effondrement.
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