Mademoiselle J : L’enfant d’un siècle démesuré.
Par Robert Laplante
Il y a quelque chose de fascinant dans le XXe siècle, vraiment fascinant. Comme si le rythme du temps, qui, jusque-là, semblait s’écouler lentement, très lentement, trop lentement, avait décidé d’y aller à fond la caisse et de bouleverser les habitudes d’un monde presque immuable. Dans ce siècle, lieu de rencontre de tous les extrémismes, on trouve une bonne dose d’espérance en des lendemains qui chantent, conjuguée à une incontrôlable furie destructrice presque inégalée.
Ce n’est pas par hasard si autant de créateurs y ont trouvé une source d’inspiration et un terrain fabuleux pour explorer l’être humain, sa psyché, sa luminosité, son obscurité et ses contradictions. Il y a quelque chose de fascinant dans le XXe siècle, je vous dis.
C’est sur ce terrain que Laurent Verron et Yves Sente ont décidé de faire évoluer Mademoiselle J, dont le nouveau tome, 1955, est arrivé, dans nos librairies, un peu avant Noël. À l’occasion de discuter avec Laurent Verron pour parler de cette sympathique série qui parcourt ce siècle démesuré, plein d’espoir et de désespoir.
Il s’était écoulé plusieurs années depuis ma dernière conversation avec le Grenoblois, qui était venu présenter : Au fil du zinc en 2004, accompagné des textes de Chric. Il avait également interprété une version renouvelée de « Boule et Bill », qu’il avait adaptée jusqu’en 2015, enregistrant huit albums au total. Peut-être ressentait-il alors une certaine lassitude à continuer d’explorer l’univers créatif de Roba.
« Oui j’avais atteint une certaine lassitude à faire du Boule et Bill, c’est pour ça que j’ai un peu hésité quand, en 2020, Yves Sente, que j’ai connu quand il était directeur éditorial au Lombard et qui aimait mon dessin, m’a proposé un “one shot” destiné à la collection Le Spirou de… » Enfin, pas vraiment Spirou, mais plutôt Ptirou.
C’est justement grâce à ce Ptirou qu’il a décidé de se lancer dans cette aventure.
« Quand il m’a expliqué le projet, il m’a bien spécifié que ce n’était pas le Spirou que l’on connaissait, mais plutôt le gamin qui avait inspiré Robert Velter, »
lorsque Dupuis lui avait demandé de dessiner son personnage emblématique. D’où l’idée de Ptirou et non Spirou.
Effectivement, Robert Velter, alias Rob Vel pour les aficionados de l’univers de la bande dessinée, s’est inspiré d’une personne réelle pour créer son personnage. Avant de devenir un dessinateur renommé, il a exercé le métier de steward pendant une décennie sur des paquebots transatlantiques légendaires, tels que l’Île-de-France, qui assuraient la liaison entre Le Havre et New York. Comme steward il avait sous ses ordres des grooms de sonnerie. Ces gamins avaient pour mission de répondre aux demandes des passagers. Ces derniers sonnaient et ils rappliquaient dare-dare. Un de ces gamins l’avait particulièrement impressionné par sa débrouillardise et c’est à lui qu’il pensa quand il commença à imaginer Spirou.
« C’est une de ses traversées que voulait raconter Yves Sente et l’idée m’a tout de suite plu. » On le comprend qui pourrait résister à raconter l’histoire de celui qui allait devenir, sous la plume de Rob-Vel, de Blanche Dumoulin et de Luc Lafnet, une icône du 9e art.
De l’album unique naît l’idée d’une série, quand Sente tombe amoureux d’un des personnages secondaires. Une passagère d’une dizaine d’années qui se prénomme Juliette.
« Elle l’inspirait, il ne voulait pas la laisser tomber. On n’avait même pas fini de raconter la traversée de Ptirou, qu’il m’a proposé une série où elle occuperait le rôle principal. » Il fut enthousiasmé par cette idée, car elle lui offrait l’opportunité de s’identifier à une femme et de penser différemment d’un homme.
Bien qu’attrayante, cette option ne l’était pas plus que celle de vieillir son personnage d’une décennie avec chaque nouvel album, un des principes de la série. Un défi inspirant qui lui permettait de faire progresser son dessin.
« Dès le début, l’idée était de la revoir tous les dix ans. Il fallait donc que je réussisse à la faire vieillir. »
Sans que cela paraisse trop appuyé ou exagéré, des rides, de légères pattes d’oie, de nouvelles coupes de cheveux et une mode qui évolue sans cesse. « La mode féminine change beaucoup, à la différence de celles des hommes qui bougent plus lentement. »
Effectivement, entre la fin du XIXe siècle et présentement, la mode masculine n’a pas connu beaucoup de changements radicaux… En tout cas moins que la féminine.
Mais il n’y a pas que la mode qui change, il y a aussi l’attitude, les comportements sociaux et la manière d’exprimer son refus des conventions, comme le geste de fumer, par exemple.
« J’ai proposé à Sente de la faire fumer dans le tome 2, qui se passe en 1938, à une époque où la femme ne le faisait pas beaucoup. Sente était d’accord, pour lui, une femme qui fumait, durant la période de l’entre-deux-guerres, témoignait de son indépendance et de son émancipation, puisqu’elle se permettait de fumer en public. Ce qui n’était pas si fréquent. »
C’était une action audacieuse à l’époque.
« Et puis il faut aussi l’avouer, je trouvais ça élégant une femme qui fume et j’avais envie d’en dessiner » renchérit-il en riant.
Fille de bonne famille, son père est le patron de la Compagnie Générale Transatlantique, Mademoiselle J est loin de suivre la voie toute tracée pour les jeunes femmes de son monde, en ce début de XXe siècle : se marier, avoir des enfants, etc. Diplôme en poche, elle décide de devenir grande reporter, une Jeannette Pointu avant l’heure, et se retrouve au cœur des grands événements qui marquent ce siècle en constante mutation.
Cependant, il est important de noter qu’elle est bel et bien présente sur les lieux, mais pas directement impliquée dans les événements eux-mêmes.
« On est dans le quotidien de la grande histoire, dans ses petits bouts, précise-t-il. On parle de ces périodes, oui, mais sans toutefois entrer en elles. Parce que tout le monde les connaît. Par exemple, dans le troisième tome, on traite de la Seconde Guerre mondiale, mais ça se passe en 1945, après sa conclusion. Il n’y a donc pas de scène de batailles. ».
Grâce à cette méthode, le duo peut attribuer une humanité, une sensibilité et des visages à des zones méconnues des événements historiques. « C’est un truc qui j’aime beaucoup. »
Dans ce nouveau récit, Juliette se trouve dans une époque trouble, située entre la division de l’Indochine en deux États suite à la défaite française, et l’arrivée des Américains. C’est une période marquée par le chaos, pendant laquelle des convois sont organisés pour que ceux qui le souhaitent puissent fuir le Nord du Vietnam vers le Sud. C’est dans le contexte, où la frontière ferme officiellement le 18 mai 1955, que se retrouve Julie à la recherche d’une mère qu’elle a toujours cru morte.
Dessinée de main de maître par Verron, qui illustre avec dynamisme les mots de Sente, la série est aussi un cas rarissime dans la bande dessinée, puisqu’on sait déjà que Juliette va mourir. On est loin de ces héros de papier, jeune et beau qui vivent éternellement.
« Elle est née en 1915, c’est certain qu’elle ne pourra pas se rendre jusqu’à aujourd’hui. Mais elle devrait se rendre jusqu’à la fin du XXe siècle ou au début du XXIe. Yves Sente a déjà tout prévu. Elle ne vivra plus jamais une aventure aussi physique, mais il y en aura d’autres encore.
Pourvu que Dupuis décide de continuer de raconter son histoire.
« Pour l’instant, on a 4 albums et Dupuis attend les retours des tomes 3 et 4 avant de décider de la suite. » Ce qui ne l’inquiète pas, outre mesure, parce qu’il bosse déjà sur un autre projet avec Sente et sur son premier scénario. « Mais comme les deux ne sont qu’à leurs balbutiements, je ne peux pas en parler. Ça me demande beaucoup de temps pour faire un Mademoiselle J et j’ai de la difficulté à faire autre chose quand je suis sur une de ses aventures » conclut-il.
Allons ! Espérons que Dupuis sera d’accord pour qu’ils nous racontent à nouveau leurs histoires, car j’avoue que j’aimerais bien les suivre dans une autre de leurs aventures.
Yves Sente, Laurent Verron, Mademoiselle J, 4 tomes, Dupuis.
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