Les sœurs Jacob : réapprivoiser la vie.

 


                                                                      

Par Robert Laplante

En vérité, je ne savais pas grand-chose sur Simone Veil, alias Simone Jacob. Ce sont les excellentes bédés, Simone Veil l’immortelle, signée Pascal Bresson et Hervé Duphot, et Simone Veil et ses sœurs : Les inséparables du même Bresson, mais cette fois dessinée par le Québécois Stéphane Lemardelé, qui m’ont fait prendre conscience de son importance historique. Depuis, je me suis passionné pour elle, tout comme pour ses sœurs, Denise et Madeleine.

Quand j’ai appris que Marie Desplechin, scénariste et autrice, et Fred Bernard, dessinateur, avaient adapté en bande dessinée le documentaire et le livre Simone et ses sœurs de David Teboul (2022), j’ai tout de suite eu envie de la lire.

3 septembre 1939, le Royaume-Uni et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. Le 10 mai suivant, la Wehrmacht lance une irrésistible offensive sur le front occidental. 35 jours plus tard, le 14 juin, les troupes allemandes entrent dans Paris. Le gouvernement de Paul Reynaud s’exile à Bordeaux après un court séjour à Tours. Dans la foulée, près de deux millions de Parisiens quittent la ville. Parmi eux se trouve la famille Jacob, qui trouve initialement refuge à Toulouse avant de s’installer à Nice.


                                  


Le 22 juin 1940, l’armistice est signé, divisant l’Hexagone en deux territoires. L’un est occupé militairement, tandis que l’autre, dont fait partie Nice, est libre, mais sous l’autorité du régime de Vichy. Bien qu’il soit inquiet, André Jacob, père de Simone, Denise et Madeleine, fait confiance au gouvernement Pétain. Tristement, le 4 octobre, l’État promulgue une loi sur le statut des Juifs, entre autres, leur interdisant de travailler dans la fonction publique, l’armée, l’enseignement et les médias. C’est le début de la persécution légale des descendants d’Abraham.

Le 30 mars 1944, Simone est arrêtée, tout comme sa mère Yvonne, son père André, son frère Jean et sa sœur Madeleine, et envoyée à Drancy, transit avant les camps de la mort. Pour Simone, Madeleine et Yvonne, c’est Auschwitz-Birkenau qui les attend.

                                         


Quant à la troisième sœur, Denise, elle est appréhendée le 18 juin. En raison de son engagement dans la résistance et de son camouflage de ses origines juives, elle est consciente du sort réservé aux résistants. Soumise à la torture, elle est ensuite détenue à Ravensbrück, après avoir enduré des séjours difficiles au fort Montluc, au fort de Romainville et au camp de Neue Bremm.

À la libération, les trois sœurs se retrouvent. C’est le début d’un long chemin de retour vers la vie. Comment se reconstruire après avoir vécu l’enfer ? Comment refaire confiance à la France et à la vie après ?

À partir des entrevues que Simone et Denise, Madeleine étant décédée dans un accident de voiture le 14 août 1952, avaient accordées à David Teboul pour son documentaire, Les sœurs Jacob racontent cette délicate réadaptation à la normativité. Une normalité marquée par les humiliations ordinaires et banales, les non-dits, les maladresses malaisantes, le manque d’empathie et de respect de la bureaucratie française, l’impossibilité de transmettre et de partager ces expériences innommables et inimaginables, et ce silence social, qui donne l’impression que tout un pays veut faire disparaître ces ignominies du récit national.

                                             


Dans une longue discussion franche et authentique, les deux sœurs se confient l’une à l’autre, révélant leurs pensées et leurs sentiments avec délicatesse et compassion. Elles évitent les euphémismes, les artifices et les réécritures de l’histoire, offrant un témoignage impitoyable et sans concession. Leurs récits laissent deviner plutôt que de démontrer, et elles parviennent à transmettre des émotions profondes sans sombrer dans l’exagération ni la vulgarité.

Si la bande dessinée est difficile émotionnellement, elle est aussi pleine d’amour et d’espoir. Cependant, elle ne constitue peut-être pas la meilleure introduction à la découverte de Simone Veil. Il faut déjà avoir quelques notions sur sa vie, et sur celle de ses sœurs, pour la goûter pleinement. Heureusement, les deux bandes dessinées de Pascal Bresson m’avaient fourni les clés pour appréhender la proposition de Desplechin et Bernard.

Le procédé des auteurs consistant à retranscrire les échanges entre les sœurs Jacob, comme si on y assistait en personne, est ingénieux, mais il exige une concentration soutenue. Peut-être que ce n’était pas la manière la plus optimale de présenter ces récits personnels.

N’empêche, j’ai été tout chamboulé par cette lecture, ce qui est le plus important.

Marie Desplechin, Fred Bernard, d’après le film et le livre de David Teboul, Les sœurs Jacob, Les Arènes bd.

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