Sapiens, l’ère des révolutions : En route vers le néant.
Par Robert Laplante
« Pas de progrès, pas d’avancement, pas d’avancement, pas de progrès », tonnait régulièrement Todore Bouchonneau dans le mythique téléroman radio-canadien, Les belles histoires des pays d’en haut. Avec son langage coloré, le roublard marchand général de Sainte-Adèle illustrait le paradoxe du progrès à tout prix et notre dépendance envers lui.
Lorsque l’historien Yuval Noah Harari a écrit son ouvrage « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité », il n’a certainement pas eu en tête le personnage attachant de Claude-Henri Grignon, incarné par René Caron. Enfin, peut-être… mais je pense que c’est peu probable. Toutefois, la célèbre réplique récurrente de ce personnage se trouve au cœur du quatrième et dernier volet de l’adaptation en bande dessinée de l’étude passionnante et incontournable de l’historien.
Dans cette nouvelle édition, Yuval Noah Harari et sa nièce Zoé s’interrogent sur l’appétit insatiable de Sapiens pour la connaissance et sa volonté de tout comprendre. Cette quête révolutionnaire se manifestera sous diverses formes et transformera profondément l’évolution sociale, qui paraissait jusqu’alors paisible et discrète.
Grâce à la révolution scientifique, économique et politique, ainsi qu’à l’appétit insatiable pour l’expansion commerciale et l’accumulation de richesse qui a saisi l’Occident, puis le monde entier, toutes les sociétés traditionnelles ont été profondément transformées. Ces changements se sont étendus sur plusieurs siècles, affectant leurs valeurs, leur organisation sociale, leur symbolisme et leur mode de vie. Quelques modifications se sont révélées bénéfiques, tandis que d’autres ont eu des conséquences défavorables.
J’avais vraiment aimé les trois premiers tomes de la tétralogie graphique de David Vandermeulen et Daniel Casanave. Chaque album figurait parmi mes 20 bandes dessinées favorites chaque année. Ce quatrième opus, plus sombre et plus désespéré que les précédents, ne déroge pas à la règle. Il semble même refléter davantage notre société actuelle.
En examinant des thèmes tels que la soumission de la science à l’économie, la prééminence de la technologie et le désir insatiable de l’homme de maîtriser son milieu et de dominer la Terre, Harari, Vandermeulen et Casavane révèlent une facette troublante et énigmatique de l’humanité, qui semble incapable de déterminer clairement ses aspirations, comme l’a lui-même souligné Harari. Cette divinité « self-made » semble insatisfaite et imprudente, ignorant comment manier son influence, qui devrait pourtant contribuer à son bonheur. Sa croyance naïve en une science toute-puissante l’empêche de dominer ses penchants égoïstes et ses désirs toxiques.
Bien que l’album soit captivant, clair et redoutablement efficace, il ne se lit pas d’un trait. Il est dense et regorge d’informations cruciales, il est donc préférable de le savourer goutte à goutte. Cela permet d’assimiler les informations de manière optimale et de savourer la profondeur de l’argumentation et la vitalité du récit visuel et graphique.
Chaque chapitre s’engage dans une profonde méditation, empreinte de finesse, sur notre origine, notre destinée et nos désirs insatiables. Par conséquent, comme le souligne judicieusement le trio, la question n’est plus de décider qui nous voulons devenir, mais plutôt de comprendre ce que nous désirons. Cette constatation nous donne des frissons, surtout lorsqu’on réalise qu’on est impuissant, volontairement ou non, à éviter le mur qui nous attend.
La conclusion sur l’intelligence artificielle est vraiment inquiétante. Notre incapacité à réguler son développement exponentiel et notre indifférence envers les avertissements éthiques des chercheurs en IA, tels que Yoshua Bengio, laissent présager un avenir bien moins rose que celui prédit par les transhumanistes les plus optimistes. Lorsqu’on pense à certaines initiatives, comme le réseau social Mooltbook, un forum de discussion réservé aux agents d’intelligence artificielle, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec la science-fiction pessimiste des cent dernières années.
Vandermeulen et Casenave ont admirablement transformé ce quatrième tome de Sapiens en bande dessinée, maintenant notre attention tout en clarifiant même les informations les plus complexes. Ils posent les bonnes questions, semant le doute et nous incitant à réfléchir sur nos comportements parfois irrationnels. Une fin digne d’une tétralogie majeure et perspicace.
Ovide Plouffe se demandait dans le premier épisode du légendaire téléroman ; La famille Plouffe vers quelle triste destinée se dirigeait le Canada français. On pourrait se poser la même question à propos de l’humanité.
En tout cas c’est la question que je me pose à la suite de cet ultime opus.
À lire absolument.
David Vandermeulen, Daniel Casanave d’après Yuval Noah Harari, Sapiens une brève histoire de l’humanité, 4e partie, L’ère des révolutions, Albin Michel.
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