Corridart: chronique dessinée d’une censure annoncée.

                                                         


Par Robert Laplante

Cet été, tout Montréal a souligné avec tambour et trompette le 50e anniversaire des olympiades de 1976. On a beaucoup insisté sur la beauté des jeux et sur la légendaire hospitalité québécoise. La cité fondée par le Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance s’était parée de ses plus brillants atours pour accueillir la visite de l’extérieur. Si l’on désirait séduire la planète, on devait présenter notre meilleure image et s’assurer de ne déranger personne, et certainement pas le véritable propriétaire des lieux, Son Excellence le maire Jean Drapeau. C’est bien connu, on ne lave pas son linge sale devant les étrangers. Parlez-en aux artistes qui ont participé à l’exposition Corridart.

Corridart, un diamant emballé dans du papier journal.

Corridart, était une série d’installations artistiques aménagées le long de la rue Sherbrooke. Organisée pour les Olympiques, elle se voulait une vitrine internationale pour les artistes québécois. Une semaine après, son dévoilement, Jean Drapeau, courroucé, ordonne sa destruction. Le P’tit Gars de Rosemont la jugeait indécente.

Dans la nuit du 14 juillet, les cols bleus la démantelèrent. Les œuvres furent séquestrées à la fourrière municipale pendant plus de 40 jours. Pour couronner le tout, les artistes reçurent une facture de 5000 dollars de la ville de Montréal pour les frais de saisie et d’entreposage. Décidément, la fierté n’avait pas encore une ville.

Si les intentions du maire de Montréal étaient de la faire disparaître de notre mémoire collective, on peut dire qu’il s’est bien planté. Non seulement elle ne fut pas oubliée, mais elle devint même le cas de censure le plus important du récit canadien.

Après les historiens, les journalistes, les documentalistes et les artistes, c’est maintenant au tour des bédéistes Marc Tessier et Siris d’arpenter les coulisses de son improbable destin dans une impressionnante bande dessinée éditée à La Pastèque.

Dire que « Corridart, un diamant emballé dans un papier journal » m’a impressionné est un euphémisme. La plus récente publication du tandem est une bande dessinée coup de poing qui m’a coupé le souffle. Comme l’auraient fait des journalistes d’enquête, nourris aux principes du nouveau journalisme, les auteurs déambulent dans l’arrière-scène de l’organisation. À partir des confidences des artistes et des acteurs qui y ont participé, et qui sont encore de ce monde, ils nous racontent à hauteur d’homme cette exposition maudite.



Avec nuance, rigueur et une pointe de démesure enthousiaste, le tandem nous plonge au cœur de cette aventure unique, emblématique d’un Québec écartelé entre les mirages nostalgiques d’un conservatisme « bienveillant » et les promesses d’une modernité qui veut tout chambouler sur son passage et jeter aux ordures cette belle province trop propre, qui a fait son temps.

Siris et Marc Tessier sont parmi nos créateurs les plus fascinants, de véritables orfèvres qui séparément taillent des bijoux dessinés de grande qualité et qui ensemble propose d’exceptionnels petits trésors, tout en rythme, en délire graphique et en efficacité. Leur vision de Corridart en est une autre preuve.

Mon Dieu que j’aurais aimé voir cette exposition. Merci, monsieur Drapeau !

                                                       

Plume, Pierrot et moi.


Pour bien comprendre le climat qui a permis la naissance de Corridart, on doit remonter jusqu’à la fin des années 60, quand le Québec vibrait au rythme de la contre-culture, des contestations étudiantes occidentales, des luttes planétaires pour les libérations nationales et des idéaux d’une nouvelle gauche inspirée par les universités californiennes.

Au Québec, la contre-culture a tenu une place importante dans la modernisation de notre société. Elle fut un puissant détonateur pour nous faire sortir d’une narcolepsie présente depuis trop longtemps.

Si la Californie est associée à la contre-culture, il ne faut pas pour autant négliger la Gaspésie, dont Percé, qui joua un rôle fondamental dans son développement québécois. On ne compte plus les Québécois qui prenaient chaque été la 20, puis la 2, la 6 ou la 10, pour rejoindre la péninsule aux mille splendeurs, goûter, l’espace de quelques semaines, le sentiment de liberté totale qu’elle offrait.

Pierre Doc Landry a été au centre de ce bouleversement culturel. Avec ses vieux potes, Plume Latraverse et Pierrot Léger, il a fondé La Sainte-Trinité, une formation musicale qui fit les beaux soirs des bars de Percé et de Montréal, notamment l’Imprévu, mythique établissement de la place Jacques-Cartier. À chaque concert, le trio propageait sur scène sa douce folie anarchiste. Chaque prestation devenait un happening imprévisible, où tout était possible… et même plus encore.

« Plume, Pierrot et moi, la véritable histoire de la Sainte-Trinité », publié en 2025, est un incroyable voyage dans cette contre-culture québécoise au parfum du « The Electric Kool-Aid Acid Test », ce légendaire reportage de Tom Wolfe sur sa traversée de l’Amérique en compagnie de Ken Kensey, Timothy Leary et des Merry Pranksters, l’âme musicale de San Francisco.

Fabuleux conteur, Pierre Doc Landry, flûtiste sur « Anecdote » du mythique album « Pommes de route » de Plume et Cassonade, raconte avec verve, humour et enthousiasme cette période pleine d’espoir en des lendemains qui chantent.

Sans faux-fuyants, complaisance, ni fausse modestie, le docteur nous guide avec sa plume évocatrice et imagée dans ce Québec en ébullition. Ce Québec qui se réinvente, qui rêve grand, qui se fait confiance et qui construit inconsciemment Corridart.

Une formidable incursion dans un Québec qui me semble malheureusement bien loin maintenant.

Marc Tessier, Siris, Corridart, un diamant emballé dans du papier journal, La Pastèque.

Pierre Doc Landry, Plume, Pierrot et moi, la véritable histoire de la Sainte-Trinité, Septentrion.

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