Les mineurs oubliés
Le jour d’avant
par Romain Duttier
Et Serge Géliot
D’après le roman de Sorj Chalandon
Steinkis
222 p
Voici un doublé que vous ne serez pas prêts d’oublier. Un dessinateur de talent, un scénariste tout autant et le travail journalistique du romancier Sorj Chalandon, maitre d’oeuvre « du poil à gratter ». En terminant cette bande dessinée issue du roman du même nom, j’ai immédiatement songé à : Germinal, Augustin Viseur : Mineur de fond et How Green Was My Valley. Le thème central de cette bande dessinée est la mine, les mineurs, ainsi que les conditions de travail souvent assimilables à de l’esclavage moderne. Cette œuvre se distingue comme l’une des bandes dessinées les plus remarquables de ces dernières années. Le 27 décembre 1974, à 6 h 19, peu après les vacances de Noël, un coup de grisou dévaste la galerie minière dans la petite ville de Lens, faisant 42 victimes. Nous ne sommes pas dans des temps anciens, mais bien au vingtième siècle, où les normes de sécurité devraient être respectées. Dès les premières pages, le lecteur est immergé dans l’univers brutal des mines du Nord, un monde où le travail façonne les hommes tout autant qu’il les détruit. Les deux auteurs ont relevé avec succès le délicat pari de rester fidèles au texte, avec des dessins qui renforcent encore plus le caractère tragique.
Et Le père du protagoniste lui a dit : « venge nous de la
mine ». Et c’est exactement ce qu’il fera.
La mort
du frère du narrateur dans cette catastrophe minière devient le
point de départ d’une obsession qui traversera toute une vie parce
que la responsabilité des patrons de la mine est insondable. Il
s’agit d’un récit sur la vengeance, mais aussi une méditation
sur le deuil, le poids des souvenirs et la difficulté de trouver la
paix lorsque certaines questions demeurent sans réponse.
Le
dessin de Simon Géliot évite de recourir à des effets dramatiques
excessifs. Les émotions se lisent dans les regards profonds, les
visages marqués, et une gestuelle d’une précision remarquable.
Les dialogues sont souvent percutants. Pourquoi descendre dans la
mine, quand tant d’autres y ont perdu la vie ? Le neuvième art a
la capacité de transmettre plus que les mots et se marie
parfaitement au texte réaliste de Chalandon.
Les teintes
révèlent la présence perpétuelle de la mine dans l’existence
des personnages. Les paysages eux-mêmes semblent imprégnés de
charbon, comme si la poussière des galeries s’élevait jusqu’à
la surface pour couvrir les vies et les souvenirs.
Cette
adaptation transcende le drame familial pour rendre hommage au monde
ouvrier « la vie, la mort, d’un trou à l’autre ». Les
auteurs évoquent avec dignité le quotidien de ces hommes qui
risquaient leur vie à chaque descente. Ce récit devient une œuvre
de mémoire qui évoque des catastrophes, des luttes syndicales et la
négligence criminelle des responsables.
Les
protagonistes évoluent dans une zone grise où les certitudes
vacillent constamment. Cette complexité psychologique renforce
l’impact émotionnel du récit et donne au lecteur de la matière à
réflexion bien après avoir tourné la dernière page.
Romain
Dutter parvient à maintenir l’esprit romanesque de Sorj Chalandon.
Les événements se déploient avec une réelle maîtrise du rythme,
alternant les moments de tension, les séquences introspectives et
les scènes de mémoire collective. Ainsi, le récit conserve toute
sa force et son caractère universel.
Le jour d’avant
vous captivera autant que ceux et celles qui découvrent l’histoire
pour la première fois. Grâce à des illustrations touchantes et à
une prose empreinte d’humanité, cette bande dessinée met en
évidence le fait que les drames personnels reflètent souvent
l’expérience collective d’une communauté.
À une
époque où les souvenirs ouvriers tendent à disparaître, Romain
Dutter et Simon Géliot proposent un récit indispensable,
profondément émouvant et d’une grande justesse sociale.
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